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UN PIONNIER NORMAND À L’ÎLE BOURBON, ENTRE FORTUNE, LABEUR ET CONTROVERSES

12/06/2025

Jean Gruchet voit le jour vers 1670 à Lisieux, en Normandie, au sein de la paroisse Saint-Jacques. Il est le fils de Robert Gruchet et de Marie Vernier. Issu d'un milieu modeste, Jean apprend le métier d'armurier, une profession technique et précieuse dans une époque où les compétences artisanales étaient capitales. Il est un ancêtre direct de ma branche paternelle, et figure ainsi au cœur de notre lignée familiale.

En décembre 1689, il quitte la métropole à bord du navire Saint Jean Baptiste, en provenance de Port-Louis, en Bretagne. Il débarque à l'île Bourbon en même temps que le gouverneur Monsieur de Vauboulon. Jean est alors engagé par la Compagnie des Indes pour exercer en tant qu'armurier, mettant ses compétences au service de la colonie naissante.

Il s'installe tout d'abord à Saint-Denis, puis à Saint-Paul. Le 28 juillet 1692, à Saint-Paul, il épouse Jeanne Bellon, une créole blanche bien éduquée. Ensemble, ils auront onze enfants entre 1692 et 1704.

Jean Gruchet est également un homme d'une grande polyvalence. À côté de son métier d'armurier, il se spécialise dans de nombreux autres domaines : charpentier, menuisier, coutelier, serrurier, forgeron, taillandier, orfèvre… Artisan ingénieux, il parvient à vivre de ses multiples savoir-faire. Toutefois, son comportement suscite la méfiance. Dans son Mémoire pour servir à la connaissance particulière de chaque habitant de l'Isle de Bourbon rédigé en 1709, Antoine Desforges-Boucher dresse de lui un portrait sévère : un homme sans éducation, ne sachant ni lire ni écrire, rusé et peu scrupuleux, n'hésitant pas à tromper ses clients en leur livrant des objets de moindre qualité ou en diminuant le poids des métaux précieux. Il le qualifie même de « voleur public » tout en admettant ses talents indéniables d'artisan et de travailleur.

Jean est décrit comme pieux, assidu aux offices religieux, et pourtant capable de comportements contradictoires. Il serait craintif face à l'autorité, mais désobéissant, invoquant souvent des maladies imaginaires pour échapper aux ordres. Ce contraste entre apparente piété, habilité professionnelle et conduite controversée en fait un personnage complexe. Malgré tout, Jean Gruchet demeure un homme laborieux et entreprenant, fortement investi dans la mise en valeur de ses terres. Il réside aux Sables de Saint-Paul, dans une belle demeure où il élève ses moutons. Son épouse Jeanne Bellon, femme de caractère, veille avec exigence à l'éducation de leurs enfants, et son autorité dans le foyer est reconnue — Jean n'ose guère lui tenir tête. Jeanne joue un rôle essentiel dans l'éducation de leurs filles, qu'elle élève avec soin. C'est une femme estimée pour sa droiture, son courage et sa grande piété. Elle décède en 1729, emportée par la grande épidémie de variole qui frappe durement l'île cette année-là.

L'année suivante, Jean se remarie avec Jacquette Lévêque, avec qui il aura cinq autres enfants. Son foyer compte ainsi seize enfants issus de deux unions. Cette même année 1729 marque un tournant dans la vie de Jean Gruchet. Selon les récits du père Barrasin, il découvre un trésor enfoui, probablement laissé par des pirates. Le butin, constitué de deux jarres remplies d'or et d'argent, représente une véritable fortune qui lui permet d'investir considérablement dans la terre et l'élevage. Il devient alors propriétaire de plusieurs terrains, notamment en montagne, aux Sables de Saint-Paul, ainsi qu'à Saint-Gilles, dans un lieu appelé Le Boucan du Canot.

Son patrimoine agricole est remarquable. Il y fait de très bonnes récoltes, et ses terres sont décrites comme fertiles et prospères, bien qu'il en possède plus qu'il ne peut réellement cultiver. Il élève une trentaine de moutons à Saint-Paul, ainsi que 15 bœufs et 130 cabris à Saint-Gilles. Il y possède aussi une parcelle en friche en montagne, témoignage de ses ambitions d'expansion. Son exploitation est florissante, faisant de lui l'un des habitants les plus aisés de l'île, non seulement en terres, mais également en liquidités, selon les témoignages de l'époque.

Cette réussite s'accompagne de procédures juridiques, comme le montre un arrêt du 14 septembre 1737. Simon, un esclave appartenant au Sieur Chassin, a été reconnu coupable du vol d'une veste et d'une culotte chez Jean Gruchet, au « Boucan des Malades », au préjudice de son esclave François. Le Conseil a condamné le Sieur Chassin à payer à Jean Gruchet la somme de 17 piastres et 3 réaux pour indemniser François, ou à fournir de la toile bleue propre à son usage.

Jean Gruchet s'éteint le 8 juillet 1744 à Saint-Paul, à un âge avancé. Immédiatement après son décès, sa succession fait l'objet de tensions, comme l'indique l'arrêt du 17 octobre 1744. Sa veuve, Jacquette Lévêque, entre en conflit avec les enfants du premier mariage au sujet d'une donation de 600 piastres prévue dans son contrat de mariage. Le Conseil ordonne que cette somme soit intégrée à la communauté de biens et oblige la veuve à choisir entre une « part d'enfant » ou son douaire. L'arrêt mentionne également que son fils Jacques doit restituer six cabris à la masse successorale.

Avec lui disparaît également son nom dans notre lignée familiale, transmis uniquement par sa fille Jeanne, née de son premier mariage, identifiée dans notre arbre généalogique sous le numéro Sosa 657. À travers sa vie, Jean incarne les débuts tumultueux de l'installation à l'île Bourbon : entre débrouillardise, enrichissement, tensions sociales et aventures humaines. Il reste une figure marquante, à la fois bâtisseur, père de famille, artisan d'exception et personnage controversé — une mémoire fondatrice dans notre histoire familiale. Il est aussi le fondateur de la lignée des Gruchet à La Réunion.

La trajectoire de Jean Gruchet est celle d'un homme qui a su exploiter les opportunités du système colonial naissant pour bâtir une fortune considérable. Des forges de Normandie aux vastes domaines de Bourbon, sa réussite matérielle repose autant sur ses compétences techniques que sur l'appropriation de terres et l'exploitation d'une main-d'œuvre servile. Son héritage ne se résume pas à un récit d'ascension sociale, mais se lit aussi dans les archives judiciaires qui témoignent des tensions et des violences inhérentes à cette société : qu'il s'agisse de la répression d'un vol subi par l'un de ses esclaves ou des déchirures familiales autour d'une succession disputée. Il demeure une figure fondatrice complexe, illustrant comment une lignée s'est enracinée dans l'histoire de La Réunion à travers les mécanismes de domination et d'accumulation de son temps.



Sources : Mémoire pour servir à la connaissance particulière de chaque habitant de l'Isle de Bourbon rédigé en 1709, Antoine Desforges-Boucher

L'épopée des cinq cents premiers réunionnais, dictionnaire du peuplement (1663/1713) de Jules Bénard et Bernard Monge

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Lisieux (14)
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