
PIERRE DULAUROY DIT SOISSONS : CHRONIQUE D'UNE IMPLANTATION COLONIALE AU XVIIIE SIECLE
Pierre DULAUROY dit Soissons naît vers 1704 à Leuilly-sous-Coucy (02 Aisne). Ses parents se nomment Pierre DULAUROY et Genevieve TERRIER ou TERVIER ; ce sont les seuls renseignements que nous avons sur sa filiation.
Comme la plupart de mes ancêtres habitant la France hexagonale à cette époque, il subit à l'âge de cinq ans le « Grand Hiver » de 1709, une vague de froid d'une intensité rare qui fige le royaume entre janvier et février, provoquant une famine dévastatrice et une mortalité extrêmement élevée. À seize ans, il connaît également la banqueroute du système de Law en octobre, qui ruine de nombreux épargnants.
C'est probablement ce qui l'amène s'engager à l'âge de dix neuf ans en tant que soldat le 26 juillet 1723. Lors de cet engagement, le sieur Pierre Duloroy est décrit physiquement ainsi : taille 5 pieds 1 pouce (155 cm), visage rond basané, yeux gris et cheveux noirs.
Le 1er janvier 1724, Pierre Dulauroy dit Soissons embarque à Lorient comme soldat passager pour l'île de France (aujourd'hui l'île Maurice) sur le vaisseau Neptune. Ce bâtiment de 600 tonneaux, armé de 36 canons et comptant 148 membres d'équipage, appartient à la Compagnie des Indes et est commandé par le Capitaine Etienne Périer. Après une première escale à Tenerife, aux Îles Canaries, le navire navigue vers l'actuelle côte mauritanienne dans le but de s'emparer des forts d'Arguin et de Portendick, nœuds commerciaux notables dans le commerce de la gomme arabique et des esclaves.
Alors qu'il devait initialement gagner l'île de France, il débarque finalement lorsque le Neptune arrive à Bourbon le 8 juillet 1724. Pierre s'y installe à partir du 13 juillet 1724. Trois ans après son arrivée dans la colonie, il se marie le 8 janvier 1727, à Sainte-Suzanne, avec Marie ROBERT, une créole de la même commune. Ensemble, ils ont neuf enfants 1727), Julienne (née en 1729), mon aïeule de la branche maternelle qui se marie plus tard avec François LE BAYEC devenu KERAUTRET ou QUEROTRET, Marguerite (1732), Pierre-Jérôme (1734), Henriette (v. 1736), Geneviève-Perrine (1738), Jean-Baptiste (1741), François (v. 1743) et Louis (v. 1746).
Parallèlement à l'agrandissement de la famille, le patrimoine foncier et agricole du couple se développe. À Sainte-Suzanne, le recensement de 1732 stipule que Pierre Dulauroy et Marie Robert disposent de plusieurs terrains obtenus par échange, par concession et par le chef de dame Marie Robert. Au recensement de 1742, les époux possèdent une plantation de 3000 caféiers au quartier Sainte-Suzanne. Six esclaves malgaches sont alors recensés sur l'habitation : la Violette, Portugais, Barbe, Ignace, Catherine et Marie Anne. En 1750, Pierre Dulauroy et Marie Robert se retrouvent à la tête d'un terrain cultivable réparti entre la rivière de l'Est et la rivière Sainte-Anne, au quartier Saint-Benoît, pour une superficie totale de 452 arpents. Du maïs et du riz y sont principalement produits, et cinq esclaves sont alors recensés sur l'habitation.
Sa vie à Bourbon est marquée par de fréquents déboires financiers devant le Conseil Supérieur, où il apparaît régulièrement comme « défendeur et défaillant faute de comparaître ». Le 20 août 1746, il est condamné à payer 55 piastres et 4 réaux à Guillaume Joseph Jorre pour des marchandises livrées. Le 10 septembre 1746, résidant alors à la Rivière des Roches, il est poursuivi par le procureur de Mahé de La Bourdonnais pour une dette de 11 piastres et 14 sols contractée à Saint-Denis en 1744. En 1748, les condamnations s'enchaînent : le 10 février pour 151 livres et 15 sols envers Louis-Etienne Despeigne, le 14 septembre pour 251 livres et 2 sols envers Philippe Letort, puis le 28 septembre pour la somme considérable de 5 245 livres, 15 sols et 4 deniers due à la Compagnie des Indes. En novembre, il est même condamné à verser 15 piastres à un maçon indien nommé Nagapa.
Malgré ces difficultés, il reste actif dans la communauté. Le 21 juin 1749, alors habitant de la Rivière Saint-Pierre (quartier Saint-Benoît), il signe une requête avec d'autres résidents pour signaler que le chemin qu'ils utilisent est devenu impraticable, les privant de tout secours spirituel ou corporel. Cette démarche aboutit le 3 décembre 1749, date à laquelle le Conseil ordonne la réfection dudit chemin suite au rapport du capitaine de milice Henry Hubert.
Entre-temps, son épouse Marie ROBERT décède le 22 mars 1749 à Saint-Benoît. Un acte d'avis de parents est alors dressé le 28 avril 1751 pour ses enfants encore mineurs. À cette occasion, Pierre DULAUROY est élu tuteur de ses enfants, assisté de Jean-Baptiste Robert comme subrogé tuteur, bien qu'il déclare ne savoir signer lors de sa prestation de serment.
C'est suite à ces événements familiaux que le contexte international influe sur le destin de la fratrie. Avec le déclin de l'Empire Moghol, les Français décident d'intervenir dans les affaires politiques indiennes afin de protéger leurs intérêts. À partir de 1741, les Français, sous Joseph François Dupleix, mènent une politique agressive contre les Indiens et les Britanniques. Dès 1744, l'Inde s'embrase pour le contrôle du sud de la péninsule. Le gouverneur Dupleix décide de placer des rois alliés sur les trônes locaux, nécessitant des soldats d'élite résistants aux maladies tropicales.
C'est alors que l'île Bourbon devient le réservoir de l'armée française. Entre 1749 et 1754, la "Seconde Guerre Carnatique" fait rage. C'est dans ce climat de feu que son fils Pierre Jérôme s'engage volontairement sur le navire le Centaure sur ordre de M. Joseph Brenier, gouverneur, et quitte Bourbon le 18 août 1754 pour rejoindre Pondichéry le 23 septembre 1754.
Les années suivantes mêlent joies familiales et deuils profonds. Le 14 avril 1761, Pierre a le bonheur d'assister au mariage de sa petite-fille, Marie Françoise QUEROTRET. Cependant, cette même année est marquée par une perte douloureuse : le 3 août 1761, sa fille Julienne s'éteint à Saint-Benoît à l'âge précoce de trente et un ans. Pierre DULAUROY dit Soissons finit par s'éteindre à son tour le 12 août 1783 à l'hôpital de Saint-Paul, âgé d'environ 79 ans. Il y était entré le 26 juillet précédent, emporté par une maladie incurable.
Le parcours de Pierre DULAUROY dit Soissons illustre la réalité crue de l'implantation coloniale au XVIIIe siècle. Entre les souvenirs des famines de Picardie et les défis de l'île Bourbon, son existence fut une lutte constante contre l'endettement et l'isolement géographique, comme en témoignent ses multiples condamnations devant le Conseil Supérieur et ses démarches pour l'entretien des chemins. Propriétaire de vastes terres et d'esclaves malgaches, il laisse derrière lui une histoire marquée par les paradoxes, de ses origines incertaines à Leuilly jusqu'aux engagements militaires de son fils en Inde et à la perte prématurée de sa fille Julienne.
Sources :
AD 974 - ANOM
Site la mémoire des hommes
Site Robert Bousquet











