L'HISTOIRE DE LA FAMILLE PLUCHON A TRAVERS LE PRISME DE LA COLONISATION

10/02/2026

Par une froide journée d'hiver, le 16 janvier 1692, naît à Guérande (Loire-Atlantique) Pierre PLUCHON (Sosa 798). Il est baptisé le jour même, et le choix de ses parrain et marraine témoigne déjà du statut particulier de sa famille dans la société guérandaise. Il a en effet pour parrain Pierre BONNIER, chevalier seigneur de Launay Coquerie et gouverneur des villes et châteaux de Guérande, du Croisic et Saint Nazaire depuis 1678, et pour marraine Dame Jeanne LE BOTTEU, épouse de Pierre DE LA HAYE seigneur de Sixt. Ces parrainages prestigieux révèlent les connexions sociales élevées de la famille PLUCHON dans la région, le parrain étant un personnage de premier plan de l'administration royale locale.

Ses parents, Charles PLUCHON (Sosa 1596), maître arquebusier, et Marie DE LOUSTEAU (Sosa 1597), ne se doutent certainement pas que leur fils deviendra un jour l'un de ces aventuriers qui quitteront la France pour les lointaines colonies de l'océan Indien. Le titre de maître arquebusier de Charles révèle qu'il était à la tête de sa corporation et jouissait d'un statut social respectable dans la société guérandaise, ce qui explique d'ailleurs les connexions prestigieuses qui ont permis un parrainage si distingué pour son fils. Le métier de Charles explique sans doute la formation artisanale de Pierre et sa future spécialisation d'armurier, un savoir-faire familial qui se transmettra de père en fils.

Les premières années de la vie de Pierre restent dans l'ombre de l'histoire familiale. Ce que nous savons, c'est qu'il épouse Catherine Marguerite JEGO, mais nous ignorons s'ils se connaissaient avant leur départ pour les colonies ou s'ils se sont rencontrés dans les îles. Cette union donnera naissance à quatre filles : Michèle, Marie Geneviève, Marie, et Marie Magdeleine - cette dernière devenant notre ancêtre directe (Sosa 399) en épousant plus tard Jean PELLETIER dont je vous raconterai l'histoire dans un prochain article, avec qui elle aura Jeanne Apolline (199).

Catherine Marguerite, son épouse (Sosa 799), mérite que l'on s'attarde un peu sur ses origines. Née le 17 juillet 1703 à Port-Louis (Morbihan), elle est la fille de Jacques JEGO (Sosa 1598) et d'Yvonne LE FORMAL (Sosa 1599). Lors de son baptême, elle a pour parrain Jean Baptiste DE JOANNIS et pour marraine Marguerite DUMAY, témoignant sans doute des relations sociales de sa famille dans ce port du Morbihan. Son père Jacques, baptisé le 19 février 1663 également à Port-Louis (Morbihan), est issu d'une lignée de laboureurs : il est le fils de Baptiste JEGO (Sosa 3196), qui travaille la terre à Plouhinec, et de Marie le CLOAREC (Sosa 3197). Jacques épouse Yvonne LE FORMAL le 28 mai 1702 à Riantec. Si l'acte de mariage ne nous révèle pas le nom des parents d'Yvonne, il nous apprend néanmoins que son père était laboureur à Riantec, ancrant ainsi cette famille dans le monde rural du sud de la Bretagne.

Mais Pierre n'est pas homme à se contenter d'une vie tranquille en Bretagne. L'appel du large et les opportunités offertes par la Compagnie des Indes le séduisent.

Dès 1720, nous le retrouvons à bord de la Mutine, naviguant vers l'île de France (aujourd'hui l'île Maurice), le livre d'Octave BECHET « les défricheurs de l'ile de France » mentionne qu'il est payé 24£/mois.

Cette première expérience maritime lui donne le goût de l'aventure, et il renouvelle l'expérience à bord du Duc d'Orléans, l'année d'après. Cette fois-ci ce même ouvrage nous fait une description de l'homme : il est âgé de 34 ans, de taille moyenne, aux cheveux noirs. Le montant de son salaire est de 30£/mois en tant qu'armurier.

L'année 1723 marque un tournant décisif dans la vie de Pierre : il est engagé pour 3 ans à 350£/an pour l'île de France et l'île Bourbon, comme ouvrier armurier pour la prestigieuse Compagnie des Indes, mettant à profit ses compétences techniques héritées de son père dans ces terres lointaines. Le 4 mai 1723, depuis le port de Lorient, Pierre embarque seul à bord du Triton pour l'île de France. Ce majestueux vaisseau de 500 tonneaux, armé de 32 canons et mené par un équipage de 150 hommes, est commandé par le capitaine Jacques Thomas JONCHEE DE LA GOLETRIE.

Imaginez ce voyage de plusieurs mois : Pierre PLUCHON traverse les océans, découvre les côtes du Brésil, navigue vers les Indes, avant d'atteindre finalement les Mascareignes le 20 septembre 1723.

Quelques mois plus tard, le 27 janvier 1724, Catherine Marguerite s'embarque pour l'île de France en tant que domestique d'un certain M. BELLEGARDE à bord du navire Hercule, commandé par le capitaine Le GAC, DE LA RIGAUDIERE DE PRADEL, qui mène un équipage de 171 hommes. Le navire, armé de 36 canons et doté de 750 tonneaux, entreprend un périple maritime ambitieux avec plusieurs escales : d'abord La Corogne en Espagne, puis Lisbonne, ensuite la baie de Tous-les-Saints au Brésil, avant d'atteindre finalement les Mascareignes. Catherine débarque le 29 décembre 1724, après un voyage d'presque une année complète. Cinq années s'écoulent alors à l'île de France, cinq années durant lesquelles Pierre et Catherine s'acclimatent à cette vie tropicale si différente de leur Bretagne natale.

En 1728, une nouvelle décision s'impose : la famille PLUCHON, désormais réunie et accompagnée de leurs filles Marie Magdeleine mon aïeule, et Michèle va s'installer définitivement à l'île Bourbon (la Réunion actuelle) où Pierre continuera d'exercer son métier d'armurier avec un salaire cette fois de 500£/an.

Le 24 novembre 1728, nos aventuriers embarquent cette fois à bord du Mars, un imposant navire de 650 tonneaux armé de 26 canons et dirigé par 161 hommes d'équipage. Fidèle à lui-même, c'est encore le capitaine Jacques Thomas JONCHEE DE LA GOLETRIE qui commande cette expédition. Le voyage est bref : trois jours seulement séparent l'embarquement du débarquement, le 27 novembre 1728.

La famille s'installe alors à Saint-Paul sans un premier temps, puis à Saint-Pierre, où commence une nouvelle vie sur cette île tropicale.

En janvier 1730, d'après toujours le livre d'Octave BECHET il mentionne qu'il s'embarque à nouveau pour une mission sur Madagascar à bord du navire la Méduse, mais revient sur Bourbon.

Malheureusement, les archives restent silencieuses sur leur existence quotidienne dans cette commune réunionnaise. Ce que nous savons, c'est qu'après le décès de Pierre - dont nous ignorons la date précise - Catherine se retrouve veuve dans cette terre lointaine.

Le 13 octobre 1733, elle épouse en secondes noces Jean Hubert POSÉ à Saint-Pierre, avec qui elle aura deux autres enfants : Henry et Catherine Louise. Cette nouvelle union témoigne de la capacité d'adaptation de ces pionniers qui, loin de leur Bretagne natale, reconstruisaient leur existence dans les colonies...

La fin de la saga familiale : l'héritage de Pierre et Catherine et le destin de leur fille Marie-Madeleine

La vie de Pierre PLUCHON et de Catherine Marguerite JEGO illustre parfaitement le destin de ces Bretons partis chercher fortune dans les lointaines colonies. Armurier de Guérande, Pierre, et Catherine, fille de laboureur de Port-Louis, ont bravé les mers et les épreuves pour s'installer à l'île Bourbon (La Réunion) et y fonder une nouvelle vie. C'est ici, à Saint-Pierre, que leur courage et leur persévérance ont posé les fondations d'un nouvel avenir pour leur famille. Après la mort de Pierre, Catherine a fait preuve d'une résilience remarquable en se remariant et en continuant d'élever ses enfants dans ce monde tropical si différent de leur Bretagne natale. Leur histoire, faite de voyages périlleux et de nouvelles unions, est le point de départ de celle de leur fille, Marie-Madeleine.

Le destin de Marie-Madeleine Pluchon est particulièrement révélateur de la vie coloniale de l'époque. Elle se retrouve au centre d'un dossier complexe, mêlant procédures successorales, gestion de biens et reconfigurations familiales sur l'île Bourbon.

Née après l'installation de ses parents sur l'île de France, Marie-Madeleine devient orpheline et, âgée de 22 ans, est considérée comme mineure par la loi. Elle est l'épouse Jean Pelletier, dit "Petit", un habitant du quartier Saint-Pierre, originaire de La Rochelle. Pour gérer la succession de ses parents décédés, un "avis des parents et amis" est homologué par le Conseil supérieur de Bourbon. Cet acte nomme son mari comme tuteur ad hoc pour le partage des biens, ce qui officialise leur union et le rôle de Jean dans la gestion de l'héritage.

Jean Pelletier possède une habitation caféière et, entre 1725 et 1735, il déclare ses esclaves dans le quartier Saint-Louis. Le couple se marie officiellement le 26 juillet 1740 à Saint-Pierre. Ensemble, ils payent des redevances à la Commune des habitants, calculées en fonction du nombre d'esclaves qu'ils possèdent, une pratique courante à l'époque qui témoigne de leur statut social.

À la mort de Jean Pelletier, un inventaire détaillé de ses biens est dressé par le notaire Maître MERLO. Cet inventaire révèle l'étendue de leur patrimoine, qui comprend notamment 25 esclaves, évalués à 9 778 livres, et une production de café de 63 barques, d'une valeur de 1 197 piastres.

Le 1er novembre 1757, Marie-Madeleine se remarie avec Jean Madiran, un ancien chirurgien-major. Quelques années plus tard, le 12 mars 1761, le partage de la succession de Jean Pelletier est finalisé. Le notaire s'attache à "égaliser" les deux lots d'esclaves, en fonction de leur âge et de leur force, entre Marie-Madeleine (désormais Madame MADIRAN) et ses six enfants dont deux enfants avec son dernier époux. Un état nominatif précis est établi, répertoriant chaque esclave, son âge, son prix et son nouveau propriétaire.

Cette histoire de famille, loin des clichés romantiques de l'aventure coloniale, nous plonge dans la réalité du XVIIIe siècle à l'île Bourbon. Elle met en lumière les rouages de l'administration, les enjeux économiques liés à la culture du café et à l'esclavage, et la résilience de ces familles pionnières, qui reconstruisaient leur vie et leur fortune sur de nouvelles terres.




Sources :

Archives Départementales du Morbihan (AD 56)

Site La Mémoire des Hommes

Les défricheurs de l'Ile de France, Octave BECHET