
LE DESTIN DE JACQUES POIRIER : DE L'AVENTURE MARITIME À L'HÉRITAGE RÉUNIONNAIS
Jacques Poirier voit le jour le 26 mars 1699 à Saint-Georges-d'Oléron (Charente-Maritime). Il est le cinquième d'une fratrie de onze enfants, né de l'union de Guillaume Poirier, marchand, et d'Anne Birot, sans profession. Il est baptisé dès le lendemain, et reçoit pour parrain Jacques Rouillié, clerc, et pour marraine Marie Rouillié. Jacques appartient à la branche paternelle de ma lignée familiale.
Au début du XVIIIᵉ siècle, la vie à Saint-Georges-d'Oléron était marquée par la pauvreté et les difficultés. La paroisse vivait de la vigne, du sel et de la pêche, mais la disette de 1709, les impôts et les guerres avaient fragilisé l'économie locale. L'année 1709 fut particulièrement éprouvante pour le jeune Jacques, alors âgé de dix ans. Il perdit d'abord son grand-père paternel, Jean Poirier, en octobre, puis son frère Alexandre en décembre, à l'âge de 8 ans. Quelques mois auparavant, en septembre, un autre frère, Pierre, était né. Dix ans plus tard, en 1719, son frère François décéda également, à l'âge de 23 ans.
Pour un jeune homme d'une vingtaine d'années comme Jacques Poirier, né en 1699, les perspectives sur l'île semblaient limitées. Comme beaucoup d'Oléronais, il choisit de s'engager dans la marine pour tenter sa chance ailleurs. En 1724, il rejoignit Lorient et embarqua comme matelot sur le navire Duc de Chartres, armé par la Compagnie des Indes pour un long voyage vers l'Inde et les Mascareignes.
Le Duc de Chartres était un vaisseau construit à Marseille en 1719, pour le compte de la Compagnie des Indes. Il avait une capacité de 900 tonneaux et était armé de 42 canons. Son équipage comptait 205 hommes. Lors de ce voyage, le capitaine du navire était Renault Des Bois Clairs. Ces caractéristiques en faisaient un navire imposant et bien équipé pour les longues expéditions vers les comptoirs lointains.
Le navire fut revu à Lorient le 10 février 1724, armé le 24 février et partit pour l'Inde. Mais, victime d'une avarie (grand mât cassé le 28 février), il dut faire escale à Lisbonne le 24 mars. Après réparations, il repartit le 15 avril, traversa l'océan Indien et arriva à l'île de France (Maurice) le 21 août. Il quitta Maurice le 1er novembre pour l'île Bourbon, où il fit escale à Saint-Denis le 7 novembre et Saint-Paul le même jour, avant de repartir le 22 novembre vers l'Inde. Il atteignit Pondichéry le 20 février 1725, repartit le 10 mars pour Mahé, revint à Pondichéry le 20 mai, et après plusieurs missions, repartit le 18 octobre pour les Mascareignes.
Le Duc de Chartres atteignit de nouveau l'île de France le 7 décembre 1725, en repartit le 17 décembre et accosta à Saint-Paul (île Bourbon) le 20 décembre 1725. Pendant cette longue et pénible traversée, marquée par la promiscuité, la maladie et la fatigue, Jacques tomba malade. À son arrivée à Saint-Paul, il fut débarqué pour y être soigné et resta sur l'île Bourbon, trop affaibli pour poursuivre le voyage.
Son histoire illustre le sort de nombreux jeunes matelots d'Oléron, qui, poussés par la misère, quittèrent leur terre natale pour rejoindre les colonies, au prix d'épreuves et d'un destin incertain aux confins de l'empire colonial français.
Pendant ce temps, en France, le 11 mai 1726, sa grand-mère paternelle, Jeanne Cholet, décédait à Saint-Georges-d'Oléron.
Trois ans après son arrivée sur l'île, Jacques Poirier se maria le 3 février 1728 à Saint-Denis avec Agathe Tessier, alors âgée de 13 ans. La même année, le 11 novembre, Agathe donna naissance à des jumeaux, Pierre et Jacques. Au total, ils eurent onze enfants, parmi lesquels se trouve mon aïeule Françoise (Sosa 135).
Installé durablement dans la colonie, Jacques Poirier semble s'être inséré dans la vie économique locale. Les archives judiciaires révèlent en effet qu'il participa à de modestes activités commerciales et n'hésita pas à recourir à la justice pour faire valoir ses droits.
Ainsi, en 1748, il poursuivit Jean Ducheman père pour le paiement de 12 piastres correspondant à des marchandises vendues et livrées mais restées impayées. Le défendeur ne comparaissant pas, le Conseil le condamna par défaut à régler la somme due, avec intérêts et frais de justice.
Deux ans plus tard, en 1750, Poirier engagea une nouvelle action contre Jean Ferrant afin d'obtenir le paiement de cinquante piastres cinq réaux résultant d'un billet souscrit en 1745. Ferrant affirma toutefois avoir déjà versé diverses sommes et fourni plusieurs biens en règlement partiel de sa dette, tandis que Poirier ne reconnut qu'une partie de ces paiements. Face à ces déclarations contradictoires, le Conseil ordonna au demandeur de prouver les faits avancés avant de statuer, réservant les dépens.
Ces affaires, bien que modestes, éclairent le quotidien d'un colon devenu acteur de la petite économie insulaire, attentif à la défense de ses intérêts et pleinement intégré aux mécanismes judiciaires de son temps.
La vie de Jacques fut également marquée par d'autres deuils familiaux. En décembre 1748, son frère Louis décéda en Charente-Maritime. Un mois plus tard, en janvier 1749, ce fut au tour de son père, Guillaume, de s'éteindre. Plus tard, en 1770, Jacques perdit un de ses fils, Alexandre, à Saint-André. Trois ans après, en 1773, son autre fils, Jean-Baptiste, décéda à son tour. Puis, en 1776, ce fut le décès de sa fille Louise. Enfin, en 1780, sa sœur décéda également en Charente-Maritime.
Jacques s'éteignit le 12 juillet 1781, et fut inhumé dès le lendemain à Sainte-Marie, à l'âge de 82 ans. Sa lignée s'est poursuivie avec sa fille Françoise, mon aïeule, dont le décès est survenu en 1802. Il est à noter que le nom de Poirier s'est éteint dans cette branche de l'arbre généalogique au moment du décès de sa fille Françoise. Concernant le décès de son épouse, Agathe Tessier, aucune information n'a été retrouvée.
Sources :
AD 17 et 974
ANOM
Site la mémoire des hommes
Site de Robert Bousquet










