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LE DESTIN D'YVON LE BESQUE/YVES LE BÈGUE : DU FINISTÈRE AUX RIVAGES DE BOURBON

08/04/2026

Le 1er novembre 1684, alors que l'automne enveloppe les ruelles de Pont-Croix, dans le Finistère, naît Yvon Le Besque. Fils de Jacques Le Besque et de Jeanne Le Gouill, il pousse ses premiers cris dans une Bretagne profondément ancrée dans ses traditions et sa foi. À cette époque, rien ne laisse présager que cet enfant du pays de Cornouaille finira sa course à des milliers de lieues de sa terre natale.

Yvon n'est encore qu'un nourrisson lorsqu'un séisme politique et religieux secoue le Royaume de France. Le 17 octobre 1685, Louis XIV signe l'Édit de Fontainebleau, révoquant l'Édit de Nantes. Pour le petit Yvon, l'insouciance de l'enfance se déroule dans un climat de tension : le culte protestant est interdit et le spectre des dragonnades — ces conversions forcées sous la menace des soldats — hante les esprits.

C'est dans cette atmosphère lourde qu'Yvon subit son premier grand drame personnel. Le 20 mars 1689, à l'âge de 4 ans seulement, il perd son père, Jacques Le Besque, qui s'éteint à Pont-Croix. Désormais orphelin de père, il grandit dans une France qui se prépare à de nouveaux déchirements. En 1701, alors qu'il atteint ses 17 ans, la Guerre de Succession d'Espagne éclate, transformant les ports bretons en places fortes et rappelant à sa génération que l'horizon est instable.

C'est finalement en avril 1708, à l'âge de 23 ans, qu'Yvon décide de lier son destin à l'horizon lointain. Est-ce l'appel de l'aventure, la pression des guerres ou l'espoir d'une vie meilleure qui le pousse vers le large ? Il monte à bord du Saint-Louis, un navire en partance pour l'Océan Indien. Ce voyage est une épreuve de force : des semaines de navigation à affronter les tempêtes, la promiscuité et l'incertitude du grand large. En quittant les côtes de France, Yvon laisse derrière lui le Finistère pour devenir l'un des pionniers de l'île Bourbon. En posant le pied sur cette terre volcanique, il gravait son nom dans l'histoire de ma lignée maternelle.

Une fois établi à la Réunion, l'exilé breton ne tarde pas à y fonder son foyer. Le 12 janvier 1710, à Saint-Denis, il unit sa destinée à celle de Jeanne Tessier, une jeune mulâtresse fille de Noël Tessier et d'Anne Mousse. La veille de la cérémonie, un contrat de mariage est signé, par lequel Anne Mousse transmet à sa fille un morceau de terre à Sainte-Marie, scellant ainsi l'ancrage de la famille dans le sol de l'île. En 1711, le couple réside dans le quartier de Saint-Denis, s'apprêtant à voir leur famille s'agrandir. Deux ans après leur union, ils accueillent leur premier enfant, Noël, qui sera suivi de quatorze autres frères et sœurs, parmi lesquels mon aïeul, Yves né en 1725.

C'est ici, sur cette terre de Bourbon, que son identité va définitivement se transformer. Au fil des actes paroissiaux et de l'usage local, son prénom, le très breton Yvon, glisse vers la forme plus commune d'Yves. Son patronyme subit la même mutation sous la plume des greffiers : Le Besque s'altère progressivement en Le Bègue sur les registres d'état civil, avant de prendre sa forme finale : Bègue. C'est sous ce nom désormais emblématique de l'île que la descendance d'Yves Bègue allait s'épanouir, transformant un patronyme venu de Cornouaille en l'une des grandes lignées de l'Océan Indien.

Alors qu'il est en pleine force de l'âge et occupé à cultiver ses terres lointaines, une triste nouvelle parvient sans doute tardivement de Bretagne : le 28 mai 1721, sa mère, Jeanne Le Gouill, s'éteint à son tour à Pont-Croix. Yvon/Yves a alors 36 ans ; le dernier lien physique avec sa terre de naissance se rompt, ancrant définitivement sa destinée à Bourbon.

La famille continue de s'agrandir et, le 22 juin 1725, à Sainte-Suzanne, naît leur dixième enfant : mon aïeul, Yves. Il sera suivi de cinq autres frères et sœurs, portant la fratrie à quinze enfants au total.

Au milieu de cette vie laborieuse, les recensements officiels témoignent de l'évolution de son patrimoine et de son foyer. En 1735, Yves Le Bègue est recensé avec sa famille. À cette date, il possède sept esclaves, un fusil et déclare deux enfants mâles de plus de 15 ans, ainsi que cinq garçons et trois filles de moins de 15 ans. Sur ses terres, il cultive du blé et du maïs, mais consacre l'essentiel de sa production au café, avec 6 000 plants déclarés.

Trois ans après ce recensement, la famille est frappée par le deuil. Le 3 mai 1738, Yves perd son épouse, Jeanne Tessier, qui s'éteint à Sainte-Marie à l'âge de 42 ans. Ce décès laisse Yves seul pour élever une nombreuse fratrie et marque le début d'une longue période de réorganisations successorales.

L'année 1744 marque une période de turbulences judiciaires et de réorganisations familiales pour Yves Le Bègue (le père

Le 12 septembre, il est condamné par le Conseil à payer 18 livres au soldat Yves Colorais. À chaque fois, Yves père est déclaré "défaillant", ne se présentant pas devant le Conseil.

Peu après, le 17 octobre, il est impliqué dans un arrêt concernant le partage des terres délaissées après le décès de sa belle-mère, Anne Mousse. À cette date, Yves est mentionné comme "défendeur et défaillant", ne s'étant pas présenté à l'audience.

Le 31 octobre 1744, un acte important de tutelle est dressé : Yves Le Bègue père est confirmé tuteur de ses enfants mineurs (Dominique, Yves, Jean, Louis et René). Cet acte vise à vendre une terre située dans les hauts de Sainte-Marie, héritée de leur aïeule maternelle Marie Caze, afin d'apurer les dettes de la communauté.

Enfin, le 12 décembre 1744, le Conseil le condamne à nouveau par défaut à payer la somme de 230 livres à Jean Bidot Duclos pour des marchandises livrées.

Après les premières condamnations de 1744, la pression judiciaire s'intensifie en 1746.

Le 19 février, il est condamné par le Conseil à payer 89 piastres et 3 réaux à Jacques Poirier pour de l'eau-de-vie qui lui avait été livrée. Quelques mois plus tard, le 23 avril 1746, deux nouveaux arrêts tombent : il est condamné à verser 18 piastres et un réal à Antoine Duval (dit Villeneuve) pour des marchandises, ainsi que 7 piastres à Julien Gomer. Le 23 juillet, la situation s'aggrave encore avec une condamnation à payer 482 livres et 4 sols au conseiller Louis Etienne Despeigne.

Face à ces dettes accumulées envers la communauté et la Compagnie des Indes, une décision familiale majeure est prise en fin d'année. Le 28 décembre 1746, le Conseil homologue un avis de parents et amis concernant les enfants mineurs d'Yves et de feu Jeanne Tessier : Yves (20 ans), Jean (15 ans), Louis (14 ans) et René (11 ans). Pour éponger les dettes, Yves père est autorisé à vendre une portion de terre située à Sainte-Marie, héritée de la mère des enfants. Ce terrain, bordé par les propriétés de Jacques Poirier et le grand chemin de Saint-Denis, est cédé pour que le prix de vente soit directement versé à la caisse de la Compagnie des Indes.

Malgré cette vente, les ennuis judiciaires d'Yves père se poursuivent l'année suivante. Le 16 décembre 1747, le Conseil rend un nouvel arrêt, cette fois en faveur de Nicolas Lacroix, sergent des troupes. Yves Lebègue père est une nouvelle fois déclaré « défendeur et défaillant » pour ne pas s'être présenté à l'audience. En conséquence, il est condamné à payer au demandeur la somme de 53 livres, 9 sols et 6 deniers, montant d'un compte arrêté entre eux deux ans plus tôt, le 12 décembre 1745, assorti des intérêts et des dépens.

L'année 1748 ne lui apporte aucun répit. Le 23 mars 1748, le Conseil Supérieur de Bourbon rend un arrêt en faveur d'Antoine-Denis Beaugendre, habitant de Saint-Denis. Comme à son habitude, Yves Lebègue père ne comparaît pas et est jugé par défaut. Il est condamné à payer au demandeur la somme de 177 livres et 8 sols pour des marchandises qui lui avaient été vendues et livrées en janvier de la même année, s'ajoutant ainsi à la liste déjà longue de ses créanciers.

Quatre ans plus tard, l'année 1752 s'ouvre sur un moment de renouveau pour la famille. Le 23 janvier 1752, Yves (le fils) s'unit à Thérèse Suzanne Chevalier. Ce mariage marque l'enracinement de la deuxième génération sur les terres de Bourbon, bien que les affaires du père continuent de mobiliser les instances juridiques de l'île.

Quelques mois après cette union, le 24 mai 1752, le Conseil homologue un nouvel avis de parents concernant les derniers fils mineurs d'Yves père et de feu Jeanne Tessier : Louis (22 ans) et René (19 ans). Par cet acte reçu par maître Bellier, Yves père est maintenu tuteur pour régir leurs personnes et leurs biens. Pour les besoins de l'inventaire et du partage des biens délaissés par la communauté entre Yves père et la défunte Jeanne Tessier, des tuteurs ad-hoc sont nommés : Thomas Compton pour René et Thibault Dupaty pour Louis. Devant le Gouverneur de Lozier Bouvet, Yves père déclare ne savoir signer l'acte.

En fin d'année, alors que le foyer d'Yves et de Thérèse Suzanne Chevalier s'apprête à accueillir son premier enfant, le père est à nouveau poursuivi. Le 8 novembre 1752, le Conseil rend un arrêt (partiellement endommagé par les termites) condamnant Yves Lebègue père à payer une obligation de 150 piastres au profit d'un demandeur habitant Sainte-Marie, assortie des intérêts.

C'est dans ce climat contrasté, entre procédures successorales et dettes persistantes, que naît à Sainte-Marie, le 23 novembre 1752, mon aïeule Jeanne Suzanne LE BEGUE, fille d'Yves et de Thérèse Suzanne Chevalier.

Les dernières années documentées de la vie d'Yves Le Bègue père sont marquées par un ultime face-à-face avec la justice, cette fois pour des raisons de santé liées à sa maison et à ses esclaves. En 1756, Jean Cronier, chirurgien major à Sainte-Suzanne, engage deux procédures successives contre lui. Le 7 avril 1756, le Conseil condamne Yves père — une nouvelle fois « défaillant à faute de comparaître » — à payer au chirurgien la somme de 191 livres et 14 sols pour des pansements et médicaments fournis dans sa maison en février précédent.

Trois semaines plus tard, le 28 avril 1756, un second arrêt tombe pour des motifs similaires. Le Conseil condamne Yves Le Bègue (mentionné sous le nom d'Yvon Bègue dans l'acte) à verser 104 livres et 16 sols au même Jean Cronier. Cette somme correspond à des traitements, remèdes et vivres administrés aux esclaves du défendeur.

Ces deux jugements, rendus par défaut comme tant d'autres avant eux, illustrent la situation précaire d'un homme qui, à plus de 70 ans, semble s'être retiré de la vie publique et judiciaire de l'île, laissant ses créanciers obtenir gain de cause sans plus chercher à se défendre devant le Conseil.

La lignée se poursuit avec son fils Yves, qui se mariera en 1752 avec Thérèse Suzanne Chevalier. De cette union naîtra, neuf mois plus tard à Sainte-Marie, mon aïeule Jeanne Suzanne LE BEGUE. C'est ainsi que, d'une petite bourgade du Finistère aux terres de Sainte-Marie, l'histoire de notre famille s'est solidement enracinée à travers les générations.

Bien que l'on ne connaisse pas la date exacte du décès d'Yves le père, sa présence irradie encore la vie de ses descendants des années plus tard. Le 31 janvier 1769, alors qu'il aurait eu 84 ans, sa petite-fille Thérèse Jeanne Le Bègue, mon aïeule, s'unit à Vincent Louis Payet à Saint-Pierre. De cette union naîtront dix enfants, poursuivant l'expansion de la famille dans le sud de l'île.

Ainsi s'achève le récit documenté de la vie d'Yvon Le Besque/Yves Le Bègue. Parti des côtes bretonnes avec pour seul bagage son courage, il est devenu l'un des piliers de l'île Bourbon. Malgré les tempêtes judiciaires et les deuils, ce pionnier de Cornouaille a su implanter solidement son nom dans le sol volcanique de la Réunion. À travers ses quinze enfants et sa vaste descendance, dont les Payet et les Bègue etc, il laisse derrière lui l'héritage d'un homme qui a traversé les océans pour bâtir une lignée devenue indissociable de l'histoire réunionnaise, une histoire faite de résilience, d'exil, mais aussi marquée par la dure réalité du système colonial et de l'esclavage.


Sources :

AD 22 & 974

ANOM

Site Robert Bousquet

Cercle de Généalogie Bourbon

Les origines de l'île Bourbon et de la colonisation française à Madagascar




ACTE DE DECES DE LE BESQUE JACQUES - AD 29
ACTE DE DECES DE LE BESQUE JACQUES - AD 29
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