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LA SAGA MOLLET : DE L’AVENTURE PIONNIÈRE AUX RÉALITES DE LA TERRE BOURBON

21/04/2026

Claude Mollet, resté dans l'histoire sous le surnom de "La Brie", est l'un des pionniers de la colonisation française dans l'Océan Indien. Engagé au service de la Compagnie des Indes, il figure parmi les "cinq cents premiers réunionnais" ayant jeté les bases de la société bourbonnaise au XVIIe siècle.

Claude Mollet naît le 16 août 1645 à Roissy-en-Brie (actuelle Seine-et-Marne), au sein d'une France marquée par l'expansion coloniale sous le règne de Louis XIV. Il est le fils de Raut Mollet et de Jeanne Hynes. Sa vie prend un tournant décisif au début de l'année 1665. Le 15 janvier 1665, il épouse Jeanne de la Croix à Saint-Denis-d'Oléron. Ce mariage marque le début d'une aventure qui mènera le couple à des milliers de kilomètres de leur terre natale. Un contrat de mariage est formellement acté un an plus tard, le 1er février 1666, confirmant leur union devant les autorités.

Initialement, le couple Mollet s'engage auprès de la Compagnie des Indes pour servir dans les comptoirs de l'Inde. Cependant, le destin de la famille change en cours de route. Le 22 février 1667, Claude et Jeanne débarquent sur l'île Bourbon (actuelle île de La Réunion) à bord du navire le Saint-Baptiste, faisant partie de la célèbre flotte de Montdevergue. Arrivé comme "engagé", Claude doit d'abord remplir ses obligations envers la Compagnie. La famille s'établit d'abord au lieu-dit Le Butor. Toutefois, suite à la rupture de son engagement avec la Compagnie des Indes, Claude Mollet choisit de s'installer de manière plus pérenne à Saint-Paul. C'est là qu'il acquiert ses premières propriétés, devenant un colon propriétaire au sein de cette jeune colonie. Le couple aura six enfants, dont Henry Mollet mon aïeul (né en 1675), qui perpétuera la lignée sur l'île.

Le destin de Claude Mollet dit "La Brie" s'arrête prématurément sur cette terre de Bourbon qu'il a contribué à défricher. Il s'éteint avant 1680, laissant derrière lui une veuve et une jeune progéniture dans une colonie encore en pleine formation. Sa disparition marque le début d'un nouveau chapitre pour sa famille. Comme il était d'usage dans la colonie pour assurer la survie des foyers et des exploitations, son épouse Jeanne de la Croix se remarie en 1680 avec Pierre Hibon, un autre nom illustre du peuplement initial de l'île. Jeanne s'éteindra finalement en 1714, après avoir vu ses enfants s'ancrer durablement dans le sol réunionnais.

Parmi les enfants de Claude, Henry Mollet incarne la première génération née sur l'île. Sa vie témoigne de l'enracinement définitif de la lignée. Henry voit le jour le 24 mars 1675 à Saint-Paul, berceau de la colonisation. Il est baptisé dès le lendemain, le 25 mars, comme l'attestent les registres paroissiaux de la commune. Ayant grandi sous l'influence de son beau-père Pierre Hibon après le décès de son père, il devient un membre respecté de la communauté saint-pauloise.

Le 7 décembre 1706, un contrat de mariage est passé entre Henry et Geneviève Dalleau (ou Dailleau), née vers 1680. L'union religieuse est célébrée quelques jours plus tard, le 27 décembre 1706, à Saint-Denis. De cette union naîtra notamment un fils, également prénommé Henry Mollet mon autre aïeul (né en 1721), qui poursuivra l'histoire familiale. La vie d'Henry Mollet (père) prend fin brutalement à l'âge de 54 ans. Le 4 août 1729, il décède à Saint-Paul, victime de la terrible épidémie de variole qui ravage l'île cette année-là. Son épouse, Geneviève Dalleau, disparaît également au cours de cette même année 1729, illustrant le tribut dramatique payé par les familles de colons aux maladies importées.

Henry Mollet, petit-fils du pionnier Claude Mollet, naît le 21 décembre 1721 à Saint-Paul. Il grandit dans une île Bourbon qui se structure et où la famille Mollet commence à occuper des fonctions de notable. Il s'établit par la suite dans le quartier de Sainte-Suzanne, où il accède au rang d'officier de bourgeoisie (puis enseigne de bourgeoisie), une fonction qui témoigne de son influence et de ses responsabilités au sein de la milice locale et de l'administration du quartier.

Sur le plan personnel, Henry entretient une relation avec Geneviève Damour (1725-1806). De cette union naît notamment Pierre Noël dit Mollet Damour mon aïeul en 1743, qui poursuivra la lignée à Saint-André.

Cependant, l'année 1746 semble marquer une période de fortes turbulences financières et judiciaires pour Henry Mollet. En l'espace de quelques mois, il fait l'objet de plusieurs arrêts du Conseil Supérieur de l'île, souvent en tant que "défendeur et défaillant", ce qui signifie qu'il ne s'est pas présenté aux audiences.

Le 23 avril 1746, il est d'abord condamné à payer une dette de 2 piastres, 6 réaux et un fanon à Hervé Barach, habitant de Sainte-Suzanne, pour des marchandises livrées. Le même jour, une affaire plus complexe le lie à Jean-François Delanux concernant un terrain situé à la Rivière Saint-Jean. Ce terrain avait été acheté par Henry en novembre 1740 à la veuve Esparon. Delanux, ayant récupéré les droits de la créance de la veuve, obtient la condamnation d'Henry Mollet au paiement du reliquat du prix de vente, augmenté des intérêts.

La situation s'aggrave le 27 août 1746 (avec un arrêt rendu définitivement le 10 septembre). Cette fois, c'est le prestigieux Gouverneur Mahé de La Bourdonnais, représenté par son procureur, qui poursuit Henry Mollet. Ce dernier est condamné par corps à payer la somme importante de soixante-deux piastres et un sol, correspondant au reste d'un billet sous signature privée consenti en mai 1744 au profit du Gouverneur.

L'année 1748 marque un véritable acharnement judiciaire à l'encontre d'Henry Mollet, toujours officier de bourgeoisie au quartier de Sainte-Suzanne. Les arrêts du Conseil Supérieur se succèdent à un rythme effréné, révélant une incapacité chronique à honorer ses dettes, qu'elles soient modestes ou très importantes.

Le 10 février 1748, Henry est condamné à payer la somme de cent cinquante-six livres et deux sols à Louis-Etienne Despeigne, ancien Conseiller au Conseil Supérieur. Cette dette, certifiée par un compte produit par Despeigne, illustre que même les relations avec les hauts dignitaires de l'île sont entachées de défauts de paiement.

À peine un mois plus tard, le 9 mars 1748, une affaire d'une tout autre envergure éclate. Jean-Baptiste-François de Lanux poursuit Henry Mollet et son garant, Etienne Geslain, pour le non-paiement d'un terrain situé à Sainte-Suzanne. Ce terrain avait été acquis auprès de la veuve Esparon en 1740. Malgré des demandes "polies et réitérées", Mollet n'a pas réglé les derniers termes échus depuis fin 1745. Le Conseil le condamne lourdement au paiement de quatorze cent piastres (1400 piastres), une somme colossale pour l'époque.

La fin du mois de mars voit les créanciers se bousculer. Le 30 mars 1748, deux arrêts tombent le même jour:

D'abord, il est condamné à payer douze piastres à Antoine-Denis Beaugendre pour l'achat de "deux pièces de pagne" livrées sans billet.

Ensuite, il doit verser deux cents piastres à Edme Goureau, un habitant de son propre quartier de Sainte-Suzanne, pour une dette échue depuis l'année précédente.

Cette spirale de surendettement ne s'arrête pas là. Le 7 décembre 1748, un dernier arrêt pour cette année est rendu en faveur de Louis-François Thonier de Nuisement. Henry Mollet est condamné à lui verser vingt et une piastres et deux réaux. Cette somme correspond à un transfert de dette : Mollet était initialement débiteur envers un certain Vincent Mancelle, lequel devait de l'argent à Thonier de Nuisement.

À travers ces nombreux actes, un constat s'impose : bien qu'investi de l'autorité publique en tant qu'officier de bourgeoisie, Henry Mollet semble totalement dépassé par ses engagements financiers, multipliant les contentieux avec ses voisins, des commerçants et même des membres de l'élite coloniale.

L'année 1749 voit Henry Mollet passer d'une attitude passive à une tentative de contre-attaque judiciaire pour protéger son patrimoine, bien que les résultats restent mitigés.

La pression de ses créanciers ne faiblit pas. Le 24 mai 1749, il est de nouveau condamné à payer deux cents piastres à Edme Goureau pour le dernier terme d'un acte de rétrocession passé en novembre 1747. Comme souvent, Henry ne se présente pas à l'audience, ce qui entraîne une condamnation par défaut.

Cependant, l'affaire la plus grave concerne la dette de quatorze cents piastres envers Jean-Baptiste-François Delanux. En exécution d'un précédent arrêt, Delanux fait procéder à la saisie de six esclaves appartenant à Henry Mollet le 9 janvier 1749. Cette perte de main-d'œuvre, vitale pour son exploitation, pousse Henry à réagir.

Le 7 juin 1749, Henry Mollet et son garant Etienne Geslin présentent une requête au Conseil. Ils affirment que la dette envers Delanux a déjà été largement réglée par divers paiements et par le travail d'un "noir charpentier" prêté à la veuve Esparon (l'ancienne propriétaire du terrain). Ils demandent la mainlevée de la saisie de leurs esclaves. Face à ces éléments, le Conseil décide de mettre en cause la veuve Esparon pour clarifier les comptes.

Le dénouement de cet épisode survient le 18 juillet 1749. La veuve Esparon conteste fermement les affirmations de Mollet et Geslin, niant avoir reçu les sommes ou les services prétendus. Elle précise notamment n'avoir jamais employé de charpentier étranger, n'ayant fait construire qu'un simple magasin de petite taille depuis la mort de son mari. Le Conseil Supérieur finit par débouter Henry Mollet et Etienne Geslin de leur opposition, confirmant ainsi la validité des saisies effectuées par Delanux.

Cette année 1749 illustre un tournant dramatique : malgré son statut d'officier de bourgeoisie, Henry Mollet voit son capital productif saisi, marquant un affaiblissement durable de sa position économique sur l'île Bourbon.

L'année 1750 marque une nouvelle étape dans la déroute financière d'Henry Mollet. Sa gestion des affaires ne concerne plus seulement des créanciers privés, mais attire désormais l'attention des plus hautes autorités judiciaires de l'île.

Le 21 mars 1750, le Conseil Supérieur se réunit pour examiner une requête déposée par le Procureur Général du Roi. Cette procédure vise Henry Mollet ainsi que ses garants habituels, Etienne Geslin et son épouse. Le Procureur demande l'exécution stricte des arrêts rendus précédemment, notamment ceux concernant les dettes colossales liées à l'acquisition de terres.

L'enjeu est de taille : le Procureur Général exige que les "biens, meubles et effets" de Mollet et de ses cautions soient saisis et vendus pour désintéresser les créanciers. Le Conseil rend un arrêt ordonnant qu'Henry Mollet soit "assigné à la requête du Procureur" pour voir prononcer l'exécution des jugements.

Ce document est particulièrement révélateur car il montre que le système colonial ne peut plus tolérer l'accumulation de dettes d'un officier de bourgeoisie. La justice royale intervient pour garantir la stabilité des transactions foncières, mettant Henry Mollet face à une menace d'expropriation totale. Malgré son rang, il se retrouve acculé, la justice demandant que "sommation lui soit faite" de payer sous peine de mesures de rigueur extrêmes.

L'année 1751 sonne le glas des espoirs de conservation patrimoniale pour Henry Mollet. La procédure engagée par le Procureur Général l'année précédente aboutit à des décisions concrètes de liquidation de ses biens.

Le 24 avril 1751, le Conseil Supérieur rend un arrêt définitif concernant la créance de Jean-Baptiste-François de Lanux. Cet arrêt valide la saisie réelle des biens d'Henry Mollet et d'Etienne Geslin. La justice ordonne que les esclaves et les effets saisis soient vendus aux enchères publiques. Le produit de cette vente doit être versé à Delanux pour solder, au moins partiellement, la dette monumentale de 1400 piastres liée à l'achat des terres de la Rivière Saint-Jean.

Quelques mois plus tard, le 3 novembre 1751, une autre affaire trouve une issue similaire. Cette fois, c'est la créance d'Edme Goureau qui est traitée. Henry Mollet est à nouveau condamné, avec Etienne Geslin, à payer les sommes dues ainsi que les intérêts accumulés depuis la demande initiale. Cet acte confirme que, malgré les saisies déjà opérées au profit de Delanux, les autres créanciers continuent de faire valoir leurs droits sur ce qu'il reste de la fortune de l'ancien officier.

Henry Mollet s'éteindra bien plus tard, vers 1806, laissant derrière lui le souvenir d'un homme qui, bien qu'ayant atteint un rang social honorable d'officier de bourgeoisie, n'aura cessé de lutter contre une spirale de dettes contractées lors de l'expansion foncière de la colonie. Son fils, Pierre Noël Mollet Damour, poursuivra l'histoire de la famille dans l'Est de l'île, à Saint-André, loin des tourmentes judiciaires de Sainte-Suzanne.

Le parcours de la famille Mollet, depuis le débarquement de Claude en 1667 jusqu'aux démêlés judiciaires de son petit-fils Henry au milieu du XVIIIe siècle, offre un miroir saisissant de l'histoire de la colonisation à La Réunion.

Claude Mollet, dit "La Brie", incarne cette première vague d'audace, mais aussi le début d'un système d'exploitation. En quittant sa Brie natale, il a jeté les bases d'une lignée qui allait traverser les siècles au sein d'une société coloniale naissante. Cette société, il faut le rappeler, s'est construite et maintenue par l'esclavagisme. Les documents de 1749 et 1751 concernant Henry Mollet sont d'ailleurs des témoignages crus de cette réalité : ils ne parlent pas seulement de dettes et de terrains, mais de la saisie et de la vente d'êtres humains, considérés alors comme des "biens" pour éponger des créances.

La trajectoire d'Henry Mollet, officier de bourgeoisie, illustre ainsi les deux faces de cette époque : une certaine respectabilité sociale et administrative d'un côté, et de l'autre, une économie reposant sur la possession et le travail forcé d'esclaves. Les difficultés financières d'Henry et la saisie de sa main-d'œuvre soulignent à quel point le destin des colons était intimement lié à ce système injuste.

Aujourd'hui, retracer le parcours de Claude et des deux Henry, c'est redonner vie à ces hommes qui ont façonné l'île Bourbon. C'est aussi regarder en face la complexité de cet héritage : celui d'un enracinement profond dans une terre magnifique, mais un enracinement qui s'est fait dans le contexte d'une structure sociale brutale. L'histoire des Mollet est un fragment de la grande histoire de La Réunion, faite de courage pionnier mais aussi des parts d'ombre de son passé esclavagiste.


Sources : 
- AD 77, 17, 974
- ANOM
- L'épopée des cinq cents premiers réunionnais - Bernard Monge et Jules Bénard
- Les origines de l'île Bourbon et de la colonisation française à Madagascar - Isidore Guët
- Site de Robert Bousquet


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