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JEAN SOUHETMANE ET GILETTE : AUX ORIGINES DE LA FAMILLE GENCE

19/06/2026

Avant de vous plonger dans ce récit, je tiens à préciser que cet homme ne fait pas partie de mes ancêtres personnels. C'est à la demande d'une abonnée de ma page Facebook, désireuse de lever le voile sur ses racines, que je me suis plongée dans les archives afin de retracer un petit morceau du parcours de son ancêtre. C'est le fruit de ce travail de recherche que j'ai le plaisir de partager avec vous aujourd'hui sous la rubrique l'ancêtre partagé de l'ile bourbon.

Dans cette rubrique, partez à la rencontre d'un pionnier dont le destin relie de nombreuses lignées de l'île. Son histoire constitue l'une des racines communes à un grand nombre de familles réunionnaises.

Découvrez aujourd'hui le parcours de Jean Souhetmane/Gence l'un des fondateurs de la lignée des Gence sur l'île Bourbon.

Jean Souhetmane naît vers 1707 à Pondichéry, alors comptoir dynamique de l'Inde française. En tant qu'Indien libre, il choisit de tenter l'aventure de l'exil et émigre vers 1729 à l'île Bourbon.

Bien que l'histoire ne mentionne pas le nom exact de son navire, il a probablement voyagé aux côtés d'autres Indiens libres engagés comme manœuvres ou commandeurs. Une hypothèse forte désigne La Sirène : ce navire, arrivé à Pondichéry en février 1729, avait embarqué une centaine d'Indiens libres et 300 esclaves à destination de l'île de France, avant de poursuivre sa route vers l'île Bourbon.

À cette époque, l'île Bourbon est en pleine transformation économique sous l'impulsion de la Compagnie des Indes. C'est dans ce contexte que le destin de Jean croise celui de Louis et François Morel, deux frères originaires de Calais.

Arrivés en 1727 comme employés de la Compagnie, les frères Morel ont obtenu une concession de terres à Saint-Paul. Pour exploiter ce domaine et encadrer la main-d'œuvre, ils recherchent un homme de confiance. Ils décident alors d'engager en qualité de commandeur Jean Souhetmane pour une durée de cinq ans, scellant cet accord par un contrat d'engagement officiel signé le 14 juillet 1731 devant le notaire Jean Chassin.

D'après les détails de cette période (notamment visibles sur le site de Robert Bousquet) face aux menaces régulières de disette de vivres, comme c'est le cas en cette année 1731, les propriétaires veillent scrupuleusement à garantir la subsistance de leur personnel de confiance en plus de leur salaire.

Pour ses fonctions, Jean Souhetmane perçoit une rémunération annuelle de 216 livres de gages, accompagnée de la fourniture des toiles bleues habituelles. Pour assurer son quotidien, il bénéficie d'une garantie alimentaire fixe composée d'une livre de riz et d'une livre de viande par jour. Enfin, lorsque les stocks du magasin le permettent, cette dotation est complétée par l'octroi d'un pot d'eau-de-vie par mois.

C'est à travers un arrêt du Conseil Supérieur daté du 22 juillet 1738, disponible sur le site de Robert Bousquet, que nous parvenons à obtenir des informations précises sur l'agression dont il a été victime quelques années plus tard. Quelques années plus tard, en 1738, Jean Souhetmane (mentionné sous les orthographes Soitman, Soiteman ou Soyteman et portant le dit-nom de Lyance), qui occupe toujours la fonction clé de commandeur des esclaves pour le compte du Sieur Morel, est victime d'une violente agression physique où il est excédé de coups. Face à la gravité des faits, son employeur, M. Louis Morel, en sa qualité de Conseiller, prend la défense de son homme de confiance. Le 1er juin 1738, il dépose une requête officielle devant le Conseil afin qu'une enquête rigoureuse soit ouverte contre les agresseurs.

L'affaire donne lieu à une procédure judiciaire minutieuse durant le mois de juin 1738, orchestrée par les magistrats et officiers de la colonie. Le 6 juin, M. Lemery Dumont, Président de la Cour, ordonne l'ouverture d'une information judiciaire pour faire la lumière sur les faits relatés, confiant l'instruction au Conseiller M. Dusart de la Salle, tandis qu'un état des lieux des blessures est certifié conforme dès le 2 juin par le Sieur Macé, chirurgien à Saint-Paul. Le magistrat instructeur ordonne ensuite l'assignation des témoins, dont les convocations sont délivrées le 13 juin par l'huissier Grosset. Dès le lendemain, 14 juin, un cahier d'information consigne l'audition de six témoins et est communiqué au Procureur général du Roi. Le 21 juin, le Conseil ordonne la comparution officielle des suspects, qui reçoivent leur assignation par huissier le 23 juin. Le 25 juin, le commissaire procède à deux interrogatoires séparés des accusés pour recueillir leurs réponses, confessions et dénégations.

Au vu des conclusions définitives du Procureur général du Roi et de l'examen de toutes les pièces, le Conseil Supérieur tranche définitivement l'affaire par un arrêt rendu le 22 juillet 1738. Le tribunal reconnaît pleinement coupables les deux agresseurs : Charles Lacan (dit La fortune), commandeur des noirs du Sieur de Fortia, et Pierre Jamets (dit Rochefort), menuisier. En répression, le Conseil les condamne solidairement à prendre en charge l'intégralité des frais de pansements et de médicaments nécessaires au rétablissement de Jean Souhetmane, sur la base du mémoire qui sera fourni par le chirurgien Macé. Ils sont également condamnés à verser la somme de trente livres de dommages et intérêts directement à Jean Souhetmane, ainsi qu'à s'acquitter de la totalité des dépens du procès. Cet arrêt historique est signé par les notables et administrateurs de l'île, au premier rang desquels figure le gouverneur Mahé de la Bourdonnais, aux côtés de Lemery Dumont, Dusart de la Salle, Despeigne, Destourelles, J. Brenier, Dejean, et Du Trevou en qualité de greffier.

Cette affaire judiciaire marque le point culminant des années de collaboration étroite entre Jean Souhetmane et la famille Morel à Saint-Paul. Cependant, l'aube des années 1740 apporte un vent de changement qui va bouleverser la géographie et le réseau d'alliances des protagonistes. C'est à Saint-Denis que va désormais se jouer l'avenir de Jean, mais aussi celui de Gilette.

En effet, Louis Morel, l'employeur de Jean Souhetmane devenu conseiller supérieur de Bourbon à Saint-Paul, passe à Saint-Denis en 1740 où il occupe le poste de garde-magasin général pour la Compagnie. Ce dernier y meurt quelques années plus tard, le 19 avril 1745. Parallèlement, du côté de Gilette, son ancien maître Didier de Saint-Martin réside lui aussi à Saint-Denis en qualité de commandant de l'île, avant de repartir pour la France hexagonale en 1748.

Après la mort de Louis Morel et le départ de M. de Saint-Martin, la destinée de Jean et Gilette va intimement suivre les déplacements d'Antoine Marie Desforges-Boucher, le beau-frère de M. de Saint-Martin.

Plus tard, le 24 août 1751, Jean Souhetmane contracte mariage à Saint-Denis avec Gilette, sous le nom de Jean Baptiste Soigmant. Son épouse est née à Port-Louis, sur l'île de France (aujourd'hui l'île Maurice), le 21 février 1736, ainsi que l'atteste son acte de naissance conservé dans les registres mauriciens (vue 8). Elle est la fille de François, un Indien, et d'Ignace, tous deux esclaves de la Compagnie des Indes. Dès 1732, ils passent au service de M. Didier de St-Martin, alors directeur du commerce et futur gouverneur par intérim de l'île de France. Après être retourné à Bourbon, Didier de St-Martin repart définitivement pour la France le 11 novembre 1748, non sans avoir préalablement affranchi l'ensemble de ses esclaves, permettant ainsi à Gilette de devenir une femme libre avant son union. Cette démarche particulièrement précoce et symbolique se passait d'ailleurs un siècle entier avant l'abolition totale des esclaves.

Outre les trajectoires géographiques et sociales de ce couple, l'histoire de Jean Souhetmane met en lumière un autre défi de taille pour les historiens et les généalogistes : l'instabilité chronique de son patronyme au fil des décennies, et sa transformation posthume.

En effet, les registres de l'état civil réunionnais révèlent des variations orthographiques constantes qui compliquent considérablement le suivi des lignées. Ainsi, dès le recensement de 1735, le nom initial de Souetmane ou Souhetmane est transformé en Sookeman. Plus tard, lors de son union en 1751, il est enregistré sous la forme Soigmant, tandis que les registres de Saint-Pierre en 1816 — à l'occasion du mariage de l'une de ses filles — mentionnent le patronyme Soiteman.

Face à cette grande fluidité scripturale, c'est finalement le prénom d'origine de l'ancêtre qui va traverser le temps pour désigner sa descendance sous les formes de Jean, Jeance ou Gence. Bien que lui-même n'ait jamais porté ce nom de famille de son vivant, c'est probablement cette transformation de son prénom qui s'imposera définitivement pour nommer ses enfants et ses futurs descendants.

C'est d'ailleurs sous ce patronyme en gestation que la descendance du pionnier va véritablement s'enraciner dans l'île. Quittant le nord, le couple décide de s'installer dans le Sud, d'abord à Saint-Pierre puis à Saint-Louis. Cette région, qui constitue encore à l'époque un véritable espace pionnier à défricher, devient le berceau de leur immense famille puisqu'ils y donneront naissance à 13 enfants.

Les recensements de 1787 et 1788 de Saint-Louis témoignent de ce formidable ancrage : ils révèlent qu'autour de Gilette — devenue veuve entre-temps, Jean étant probablement décédé à Saint-Paul en 1782 — s'est structuré un groupe familial particulièrement nombreux. Plusieurs foyers « Gence » cohabitent désormais : on compte dix personnes chez Gilette en 1788, huit chez sa fille Jeanneton, et trois chez son fils Élie.

Gilette traverse les époques et s'éteint finalement à un âge avancé le 9 novembre 1817. C'est au domicile de sa fille, Jeanneton Gence, situé au lieu-dit L'Étang-Salé à Saint-Louis, qu'elle pousse son dernier soupir. C'est d'ailleurs précisément de cette branche, et donc de Jeanneton, que descend en ligne directe l'abonnée de ma page Facebook qui m'a demandé d'effectuer ces recherches, fermant ainsi magnifiquement la boucle de cette histoire familiale.

Preuve de la trace indélébile laissée par cette lignée dans la culture réunionnaise, c'est un siècle environ après la naissance de son ancêtre Jean Souhetmane que Marie Monique Jeance, dite Célimène, la célèbre « Muse de la Saline », verra le jour.

En définitive, la vie de Jean Souhetmane offre un éclairage saisissant sur la complexité et la singularité de la société coloniale de Bourbon au XVIIIe siècle. Parti de Pondichéry comme « Indien libre », il a su naviguer au sein des structures rigides de la Compagnie des Indes, s'imposant par son travail comme un homme de confiance et un rouage essentiel des grandes propriétés sucrières et caféières. Son agression et le procès historique qui suivit révèlent non seulement la violence latente de ce monde insulaire, mais aussi les précieux réseaux de protection dont il bénéficiait auprès de l'élite de l'île.

De l'homme sans nom fixe, balloté par les approximations des scribes coloniaux, est née une lignée solidement ancrée dans les terres du Sud. En transmettant son propre prénom à une descendance nombreuse et illustre — qui donnera notamment naissance à Célimène la Muse de la Saline —, Jean n'a pas seulement fait souche à La Réunion : il est devenu l'un des pères fondateurs de l'identité et de la culture créoles.

Sources

Anom

Archives départementales de la Réunion

Site de Robert Bousquet

Site la mémoire des hommes

Revue trimestrielle du CGB de 2006

Les gouverneurs de la Réunion de Raoul Lucas et de Mario Serviable - Gallica


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