DU TUMULTE DES PORTS A L’ENRACINEMENT CRÉOLE : LA VIE DE JEAN THÉODORE GONTIER

17/02/2026

Jean Théodore Gontier voit le jour à Paris aux alentours de 1702 ou 1703. Bien qu'une date précise, le 30 novembre 1702, soit fréquemment mentionnée sur les plateformes de généalogie comme Généanet, les investigations menées dans les archives parisiennes ne permettent pas, à ce jour, de la confirmer officiellement.

Face à cette incertitude documentaire, il convient de s'en tenir aux estimations fournies par : le site Mémoire des Hommes (ministère des Armées) et le Cercle Généalogique de Bourbon, qui situent sa naissance respectivement en 1702 et 1703.

Cette enfance parisienne est marquée par les soubresauts d'un royaume en crise : à l'âge de 7 ans, il subit les rigueurs du "Grand Hiver" de 1709, une vague de froid historique qui gèle la Seine et affame la capitale. Plus tard, à 18 ans, il est témoin du séisme économique de 1720 provoqué par la banqueroute du système de Law, une spéculation effrénée liée justement aux actions de la Compagnie des Indes qui ruine alors de nombreuses familles.

C'est peut-être ce chaos financier et la dureté des temps qui poussent le jeune homme, alors âgé de 22 ans, à chercher fortune sur les mers. Le 6 août 1724, doté d'une taille moyenne et de poils bruns, il s'engage comme matelot au Havre sur l'Expédition, un navire de 120 tonneaux de la Compagnie des Indes destiné à la traite négrière, pour une solde de 16 livres par mois. Son périple le mène d'abord à l'île de Gorée en octobre, puis au cap de Mesurade en décembre, avant d'atteindre le comptoir de Juda, dans l'actuel Bénin. En mai 1725, 138 captifs africains y sont embarqués, dont une partie saisie sur un bâtiment contrebandier. La traversée vers la Guyane s'avère effroyable : à l'arrivée à Cayenne en août 1725, seuls 66 survivants débarquent du navire. Après un séjour prolongé, l'Expédition regagne finalement Lorient en juin 1726.

Deux ans plus tard, le 11 février 1728, Jean-Théodore reprend du service sur la Sirène, une imposante frégate de 450 tonneaux. Pour 12 livres par mois, le matelot met le cap sur l'océan Indien. Après des escales aux Canaries et dans les Mascareignes, il rejoint les comptoirs de l'Inde à Chandernagor et Pondichéry. Il participe ensuite à des missions de transport et de traite entre Madagascar et les îles, déportant des centaines d'esclaves vers Bourbon.

Cependant, la maladie l'oblige à quitter son bord le 1er novembre 1729. C'est lors de ce débarquement forcé qu'il choisit de s'établir définitivement au quartier Saint-Pierre.

Le 15 juin 1734, il scelle son intégration à la société coloniale en épousant à Saint-Pierre Suzanne Touchard, une Créole originaire de Saint-Paul. Cette dernière est la petite-fille du primo-arrivant Athanase Touchard, lui aussi Parisien et grand voyageur. De cette union naissent treize enfants, ancrant durablement la lignée Gontier dans le paysage de l'île ; parmi eux figure mon aïeule issue de ma branche paternelle, Anne Élisabeth Gontier, née le 10 mai 1753 à Saint-Pierre et baptisée dès le lendemain. Parallèlement à cette vie de famille nombreuse, l'ancien matelot entame une ascension sociale remarquable. En 1745, l'acte de baptême de son fils Claude confirme son nouveau statut de notable : il occupe alors la fonction prestigieuse d'huissier au Conseil Supérieur de l'Île, l'organe de pouvoir central de Bourbon, achevant ainsi une métamorphose complète entre les ports de France et l'administration coloniale.

Son autorité et son implication dans les affaires financières de la colonie sont attestées par plusieurs actes judiciaires. Le 10 avril 1745, un arrêt est rendu en sa faveur, condamnant une vingtaine de débiteurs défaillants (dont des membres des familles Payet, Fontaine ou Pelletier) à lui rembourser diverses créances. Peu après, le 21 mai 1746, il présente une nouvelle requête contre la succession de François Bioule pour une somme importante de 458 livres 5 sols. Le Conseil ordonne alors que Gonthier soit réglé sur les biens du défunt, avec intérêts, après qu'il a prêté serment sur la réalité de cette dette. Ces documents soulignent son influence grandissante et sa maîtrise des rouages juridiques de l'époque

Pourtant, malgré sa réussite et ses charges administratives, l'appel du large ou le sens du devoir le rattrapent une dernière fois. En 1757, alors que la guerre de Sept Ans fait rage, l'océan Indien devient le théâtre d'un affrontement mondial entre la France et la Grande-Bretagne. Dans cette lutte pour l'influence en Inde, Madagascar sert de base arrière stratégique pour ravitailler les flottes et regrouper les troupes. Jean-Théodore choisit alors de s'engager volontairement à Bourbon.

Le 26 juillet 1757, il embarque à Foulpointe, sur la côte est malgache, à bord du Comte de Provence. Ce navire transporte des renforts militaires essentiels vers Pondichéry, le principal bastion français menacé par la pression croissante de la Compagnie anglaise des Indes orientales. Débarqué en Inde le 9 septembre 1757, il participe à cet ultime effort de défense pour sauver la souveraineté française dans la région.

Cette parenthèse militaire n'entame en rien la solidité de son établissement à Bourbon. Au recensement de 1758, réalisé peu après son retour de campagne, la réussite patrimoniale de Théodore Gontier et de Suzanne Touchard est manifeste. Le couple possède alors au quartier Saint-Pierre une vaste habitation de 82 arpents de terre dédiée à l'élevage de cabris et de moutons.

À l'instar des autres colons de l'époque, cette réussite repose directement sur le système esclavagiste : en tant que propriétaire d'esclaves, il exploite 20 personnes recensées sur son domaine pour assurer la production et l'entretien des terres.

Jean-Théodore Gontier s'éteint le 17 avril 1780 à Saint-Pierre, à l'âge d'environ 77 ans, après une vie passée entre les ports de France, les comptoirs lointains et les terres de Bourbon. Son épouse, Suzanne Touchard, lui survit sept années et s'éteint à son tour à Saint-Pierre le 19 juin 1787, à l'âge de 70 ans. Ensemble, ils laissent derrière eux une lignée profondément enracinée dans la terre réunionnaise, marquant la transition entre les voyageurs venus d'Europe et la naissance d'une société créole pérenne.


Sources :

AD 974

Cercle Généalogique Bourbon

Site la Mémoire des hommes

Site Robert Bousquet

Ouvrage :  Compagnie des Indes. Journal du voyage de Guinée et Cayenne, par le chevalier Des Marchais..., pendant les années 1724, 1725 - Site Gallica