
DU PLAT PAYS AUX MASCAREIGNES : LA VIE DE PIERRE FOURDRAIN
Né à Ypres, (Belgique actuelle) au début du XVIIIᵉ siècle, Pierre FOURDRAIN dit Flamand, fils de Pierre FOURDRAIN et de Marie Madeleine FOURSEIN ou FOURSAIN voit le jour vers 1702 dans une ville flamande marquée par un passé prestigieux mais entrée depuis longtemps dans une phase de déclin économique. Ancienne capitale du drap au Moyen Âge, Ypres n'est plus, vers les années 1720, qu'une cité régionale dont l'activité repose essentiellement sur le commerce local, l'artisanat et les fonctions administratives.
À cette époque, Ypres appartient aux Pays-Bas méridionaux, territoires placés sous la domination des Habsbourg d'Autriche depuis les traités d'Utrecht (1713) et de Rastatt (1714), qui mettent fin à la guerre de Succession d'Espagne. Cette région frontalière, longtemps disputée entre les grandes puissances européennes, porte encore les stigmates des conflits passés et offre peu de perspectives économiques à une grande partie de sa population.
La société y est fortement hiérarchisée : une bourgeoisie urbaine liée à l'administration et au commerce régional, des artisans regroupés en corporations, et une population plus modeste confrontée à la stagnation des activités et à l'incertitude de l'avenir. Dans ce contexte, l'engagement militaire représente pour de nombreux jeunes hommes l'un des rares moyens de subsistance, mais aussi une opportunité de mobilité et d'ouverture vers l'extérieur.
C'est ainsi que certains natifs de Flandre entrent au service de puissances étrangères. La Compagnie française des Indes orientales, qui recrute largement en Europe du Nord, offre alors des débouchés dans ses établissements coloniaux. L'île Bourbon devient l'une des destinations de ces soldats venus renforcer la présence française dans l'océan Indien.
Le 26 juillet 1723, Pierre FOURDRAIN, dit «Flamand», s'engage comme soldat pour la Compagnie des Indes. Son signalement physique est alors consigné avec précision : il mesure 5 pieds 2 pouces (1m68), arbore des cheveux bouclés châtains, possède un visage ovale, un gros nez et des yeux bleus. Alors qu'il était initialement rattaché à la compagnie de Plantin et devait partir pour la Guinée sur la Junon le 30 novembre 1723. Il reste cependant à quai, pour remplacer sur le Neptune des soldats qui n'avaient pu embarquer, étant retenus à l'hôpital.
C'est donc à bord du Neptune qu'il embarque le 31 décembre 1723 depuis Lorient pour les Mascareignes. Ce bâtiment de 600 tonneaux, armé de 36 canons et comptant 148 membres d'équipage, est commandé par le capitaine Étienne PERIER. Au cours de cette expédition, le navire participe activement à la prise d'Arguin et de Portendic en février 1724, reprenant ces comptoirs stratégiques aux Hollandais.
Le vaisseau poursuit ensuite sa navigation via Ténériffe, Gorée, l'Inde et les Mascareignes. Le 13 juillet 1724, Pierre débarque finalement à Saint-Paul, sur l'île Bourbon. Quant à son commandant, Étienne PERIER, il connaîtra une ascension remarquable en devenant plus tard, en 1727, le Gouverneur de la Louisiane.
Le 15 mai 1733, à Sainte-Suzanne, Pierre unit sa destinée à celle de Hyacinthe ROBERT, une créole née de l'union de Jean ROBERT et de Marie Thérèse DAMOUR. Il exerce le métier de cordonnier. De ce mariage naissent trois premiers enfants : Pierre Joseph, Anne Marie (mon aïeule du côté de ma lignée paternelle) et Marie Madeleine.
Cependant, le bonheur familial est de courte durée. Le 27 août 1741, à Saint-Benoît, la tragédie frappe le foyer : Hyacinthe s'éteint à l'âge de 32 ans, alors qu'elle donne naissance à un fils mort-né. Ce deuil laisse Pierre veuf avec trois jeunes enfants à sa charge.
Après le décès tragique de sa première épouse, Pierre FOUDRAIN finit par reconstruire son foyer à deux reprises avec la naissance de plusieurs autres enfants : Le 24 septembre 1743, il épouse Anne DUGAIN à Saint-André. Cette union survient deux ans après son veuvage, alors qu'il doit assurer l'éducation de ses trois premiers enfants. Bien plus tard, le 16 février 1762, il contracte une troisième union à Saint-Benoît avec Marie Claire Marguerite FONTAINE.
Pierre est propriétaire de plusieurs esclaves. Sa vie est marquée entre 1747 et 1749, par d'importantes difficultés financières. Durant cette période, plusieurs de ses créanciers : François RUBERT, Antoine-Denis BEAUGENDRE, Jean LECLERE, Charles CHAILLOU, Nicolas LACROIX, Louis DESPEIGNE, Philippe LETORT et François NOGENT engagent des poursuites judiciaires à son encontre afin d'obtenir le remboursement de leurs créances.
Le 1er décembre 1751, la situation s'inverse pour Pierre : c'est lui qui saisit la justice en portant plainte contre Mathieu ROBERT. Ce dernier lui avait acheté un esclave nommé Hippolyte, mais il ne s'était jamais acquitté du paiement de la vente. Pierre engage donc cette procédure afin d'obtenir le règlement qui lui est dû.
Le 10 août 1756, Pierre assiste au mariage de sa fille Anne Marie mon aïeule avec Louis MARTIN. Ce dernier, natif de Rouen, exerce alors le métier de tailleur de pierre pour la Compagnie des Indes.
Cependant, le destin de ce jeune couple est tragique. Louis MARTIN meurt seulement un an après leur union, en mars 1757. Anne Marie se retrouve veuve alors qu'elle est enceinte de leur fils. C'est en juin 1757, quelques mois seulement après la perte de son époux, qu'elle met au monde Louis François, mon aïeul.
Le 25 juillet 1758, un peu plus d'un an après la naissance de son premier fils et le décès de son premier époux, Anne Marie se remarie à Saint-André. Elle unit sa destinée à celle de Jacques FAUVEL. De cette seconde union naîtront cinq enfants, venant ainsi agrandir la famille.
Le 10 février 1784, à Saint-Benoît, Pierre FOURDRAIN s'éteint à l'âge respectable de 82 ans. Son décès marque la fin d'une vie riche en rebondissements, commencée soixante ans plus tôt par un engagement militaire à Lorient. Au terme de son existence, il était trois fois veuf, ayant survécu à ses épouses successives : Hyacinthe Robert, Anne Dugain et Marie Claire Marguerite Fontaine.
La trajectoire de Pierre FOURDRAIN, dit «Flamand», illustre les mécanismes brutaux de la colonisation au XVIIIe siècle. Parti d'une Flandre sans perspectives, il a cherché sa survie dans l'engagement militaire, participant aux conquêtes de la Compagnie des Indes avant de s'établir à l'île Bourbon. Son enracinement sur l'île s'est construit sur le système esclavagiste de l'époque, comme en témoignent sa possession de plusieurs serviteurs et son litige judiciaire concernant la vente d'Hippolyte. Sa vie, entre deuils familiaux et procès financiers, s'achève après plus de soixante ans passés dans la colonie.
Sources :
AD 974 - ANOM
Site la mémoire des hommes
Portail Réunion esclavage traite des noirs
Wikipédia









