
DES FORÊTS DE BRIX AUX RIVAGES DE L’ILE BOURBON : L’ODYSSÉE DES DENNEMONT
Hervé Danemont est né le 17 décembre 1635 à Brix, dans le Cotentin, au sein d'une fratrie de huit enfants. Il était issu de lignées solidement ancrées dans ce terroir normand : ses grands-parents paternels étaient Pierre Danemont et Marguerite Bourgeois (Sage-femme), également originaires de Brix, tandis que ses grands-parents maternels étaient Marin Le Carpentier et Philippine Amiot. Son père, Jacques, et sa mère, Marie le Carpentier, étaient intégrés au tissu social d'une région alors dominée par une vaste forêt royale. Sa mère Marie Le Carpentier meurt trois jours après avoir accouché de sa fille Jeanne née le 14 avril 1651.
Cet environnement avait favorisé l'implantation, dès 1550, d'une verrerie d'envergure dirigée par la famille de Belleville. La vie des Danemont était étroitement liée à cette industrie : ils étaient ouvriers verriers de père en fils, et l'influence des propriétaires était telle que les membres des familles de Belleville et de Bernières devenaient systématiquement les parrains et marraines des enfants Danemont. La famille logeait d'ailleurs au manoir de Claire, propriété d'Hervé Simon, l'époux de la marraine d'Hervé.
Le milieu du XVIIe siècle marque un tournant. Après le décès de sa femme Marie, Jacques avait pris pour seconde épouse Guillemette Dupont, dont il eut une fille. Vers 1655, Jacques Danemont meurt à son tour, alors que la verrerie de Brix commence à péricliter. Elle subit la concurrence féroce d'un nouvel établissement fondé par un ancien employé des Belleville, institution qui deviendra plus tard la célèbre manufacture de Saint-Gobain. Ce ralentissement économique pousse les artisans à l'exil.
C'est ainsi que le 9 juillet 1665, Hervé Danemont atteint les rivages de l'île Bourbon à bord du navire Le Taureau. Il faisait partie de la « Flotte de Beauce », une expédition de la Compagnie des Indes, et n'était pas le seul représentant de sa province à débarquer pour tenter l'aventure.
L'histoire personnelle d'Hervé Danemont comporte une part d'ombre concernant son union avec Léonarde Pillet, née à Granville en 1648. Si certains ouvrages suggèrent que leur mariage a pu être célébré dans ce grand port normand avant le grand départ, d'autres hypothèses penchent pour une union célébrée directement à la Réunion. À ce jour, aucun acte officiel ne permet de trancher la question.
Toutefois, les écrits d'Isidore Guët sur les origines de l'île Bourbon mentionnent qu'une demoiselle, dont le patronyme exact reste inconnu, a bien épousé Hervé. Cette présence est confirmée par le plus ancien recensement de la colonie, où il est déclaré marié à une « femme de France ». Cette union est attestée par la naissance d'un premier enfant en 1668, dont l'âge figure précisément dans les relevés de l'époque. C'est également à cette époque, au fil des transcriptions dans les registres d'état civil de l'île, que le patronyme originel évolue pour devenir définitivement Dennemont.
Après une traversée éprouvante de quatre mois, les passagers débarquèrent enfin dans la baie de Saint-Paul. Ils furent immédiatement saisis par l'abondance naturelle de l'île, où le gibier et les oiseaux majestueux ne montraient aucune crainte face à l'homme. Cependant, cet émerveillement initial laissa place à une période sombre. Suite au massacre de Fort-Dauphin, l'île Bourbon devint l'unique escale française sur la route des Indes, mais elle fut paradoxalement délaissée par la métropole pendant six longues années. Durant cet oubli, les colons sombrèrent dans le dénuement le plus total, manquant d'outils et de tissus. Leur détresse était accentuée par l'attitude des commandants de navires qui saisissaient leurs récoltes et leur interdisaient tout commerce avec les rares vaisseaux de passage venant se ravitailler en eau.
Face à cette injustice, un groupe de dix-neuf colons, parmi lesquels figuraient Hervé Danemont et René Hoareau, décida d'alerter le pouvoir royal. Ils adressèrent une pétition poignante à Colbert, Premier ministre de Louis XIV. La lettre fut rédigée par Pierre Hibon, probablement le plus instruit du groupe, et signée par des hommes comme François Mussard ou Jacques Fontaine. D'autres, tels que Gilles Launay ou Pierre Nativel, apposèrent une simple croix à côté de leurs noms. Dans cette missive, les habitants suppliaient humblement leur protecteur de prendre en considération leur misère. Ils y dénonçaient le manque de ressources pour entretenir leurs familles et cultiver la terre, mais surtout le comportement arbitraire des officiers qui s'appropriaient les maigres secours envoyés. Leur seule revendication était d'obtenir la liberté d'échanger les fruits de leur labeur contre les produits de première nécessité indispensables à leur survie.
Malgré ces épreuves, le couple Dennemont parvint à s'enraciner durablement dans le quartier de Saint-Paul, où naquirent trois enfants : Gilles, ainsi que Geneviève et Suzanne, mes deux aïeules des lignées paternelle et maternelle. La stabilité de ce foyer fut toutefois ébranlée par la mort d'Hervé vers 1678. Ses enfants étaient alors très jeunes : Gilles n'avait que dix ans, tandis que Geneviève et Suzanne n'avaient respectivement que six et cinq ans. Après ce deuil, leur mère Léonarde se remaria avec Jean Brun, dit « Joli Cœur ». Si Gilles fut alors confié à son parrain, Gilles Launay, ses deux sœurs grandirent auprès de leur mère et de leur beau-père jusqu'à leurs mariages précoces. Geneviève épousa à treize ans Étienne Hoareau, le fils de René Hoareau, compagnon de lutte de son père. Suzanne, quant à elle, connut un parcours plus mouvementé : veuve à seulement douze ans d'un premier mari portugais nommé Bernardo, elle se remaria dès l'année suivante avec Antoine Bellon, fils d'un autre passager historique du Taureau.
Gilles Dennemont, le fils d'Hervé, connut une ascension sociale remarquable. Il épousa Marguerite, la fille de son propre parrain Gilles Launay ; il avait alors vingt-quatre ans et elle onze. Avant cette union, il avait obtenu une concession à Saint-Paul le 12 mai 1690. Le gouverneur Antoine Boucher laissa de lui un portrait détaillé, le décrivant comme un « honnête homme » et un « bon charpentier », bien que « hargneux et peu obéissant ». Laboureur, il possédait un cheptel important de 60 bœufs, 15 cochons, 200 cabris et 30 moutons. Riche en argent comptant, bien meublé et vêtu, il possédait également des esclaves pour l'aider dans l'exploitation de ses terres, assurant ainsi une vie aisée à sa famille. Cette lignée fut toutefois frappée par le destin en 1729 : Marguerite succomba à une épidémie de variole le 24 avril, suivie de Gilles le 30 mai. Ils laissaient derrière eux neuf enfants.
Parti des forêts de Brix pour les rivages de l'océan Indien, Hervé Danemont est le point de départ d'une lignée qui s'est ancrée à l'île Bourbon. Malgré les lacunes administratives de l'époque, notamment l'absence d'actes de mariage ou de sépulture pour Hervé et Léonarde, les récits et les recensements permettent de retracer le parcours de cette famille. De l'ouvrier verrier normand au propriétaire terrien de Saint-Paul, l'histoire des Dennemont témoigne de l'installation des premières familles sur l'île. Ce récit, qui unit désormais mes lignées paternelle et maternelle, constitue la trace historique de mes origines entre la Normandie et la Réunion.






