
DE TOURS A BOURBON : LE DESTIN DE MON ANCÊTRE SAMSON LEBEAU
Samson Lebeau est né le 14 mars 1652 à Tours, au cœur du Val de Loire. Ses parents, Jacques Lebeau et Martine Brossard, ont vu leur foyer s'agrandir avec l'arrivée de ce petit dernier. Avant lui, sa mère avait déjà donné naissance à René, Thomas, Mathurin, Simon — qui s'est éteint l'année même de sa naissance — et Jacques.
Le destin a frappé très tôt cette famille. Le jeune Samson n'avait que vingt mois lorsque sa mère, Martine, s'est éteinte le 4 décembre 1653 à Tours. Face au vide et aux exigences du quotidien avec de jeunes enfants, son père s'est remarié rapidement, le 16 février 1654, avec Catherine Girault. C'est elle qui a pris le relais pour élever Samson. De cette seconde union sont nés huit autres frères et sœurs : André, François, Renée, Étienne, Jean, Louis, Catherine et Marie.
Les épreuves n'ont malheureusement pas épargné le garçon. Le 2 août 1658, alors que Samson n'avait que six ans, son père Jacques est mort à son tour à Tours, le laissant orphelin de père au milieu de cette immense famille recomposée.
Alors que Samson grandit à Tours, le monde autour de lui est en pleine mutation, marqué par les ambitions coloniales du royaume et les grandes crises sanitaires de l'époque.
À l'âge de huit ans, le 31 mars 1660, la France commence à structurer sa présence dans les Antilles avec les débuts de l'installation régulière de colons en Guadeloupe, suite à la signature d'un traité de paix avec les indiens Caraïbes. Quelques années plus tard, en juillet 1665, alors que Samson vient d'avoir treize ans, un événement crucial pour son propre avenir se joue à des milliers de kilomètres de la métropole : Étienne Regnault s'installe à l'île Bourbon — l'actuelle île de La Réunion — avec vingt colons venus de France, officialisant le début de la colonisation de l'île où un tout premier groupe mené par Louis Payen s'était déjà établi dès 1663.
Mais cette même année 1665 apporte aussi son lot d'angoisses en Europe. Le 1er décembre, la grande peste bubonique venue de Londres franchit la Manche et arrive en France, les premiers cas étant signalés à Calais et Arques. Cette terrible épidémie, qui va progresser vers le nord du pays et Paris, s'apprête à faire des dizaines de milliers de morts au cours des années suivantes.
Il est difficile de savoir s'il a quitté la Touraine pour des motifs impératifs ou si, face au dénuement, il s'est vu contraint d'accepter les avantages offerts par le roi à ceux qui consentaient à demeurer un certain temps à Madagascar ou aux Indes. Quoi qu'il en soit, Samson Lebeau, cordier de son métier, a fait partie de ces petits artisans, gens de métier ou même vagabonds — selon les mots d'Étienne Regnault — recrutés par voie d'affiches par la Compagnie des Indes Orientales. Ces hommes embarquaient alors depuis les ports de La Rochelle, Rochefort, Brest, Saint-Malo ou Le Havre.
Bien que la date exacte de son départ ne soit pas connue, le fait qu'il soit qualifié d'« ancien de Madagascar » laisse penser que son engagement le destinait au service dans la Grande Isle. Dans cette hypothèse, il a pu s'y rendre avec la troisième flotte affrétée par la Compagnie : l'escadre dite « de Perse », commandée par Blanquet de la Haye, qui appareilla de Rochefort le 29 mars 1670. Il a tout aussi bien pu voyager sur La Dunkerquoise, qui quitta La Rochelle le 29 mars 1673 pour arriver à Fort-Dauphin le 14 janvier 1674.
Son séjour à Madagascar fut de courte durée mais particulièrement mouvementé. Il y a vécu les heures tragiques du massacre de Fort-Dauphin le 27 août 1674, au cours duquel quelque deux mille Malgaches armés de lances et de javelots se sont rués sur les Français alors que ces derniers célébraient leurs premiers mariages dans l'île. Sur les cent vingt-sept Français de l'établissement, soixante-quinze ont péri, ce qui a entraîné l'abandon de Madagascar par la France pendant deux siècles.
Samson Lebeau a eu la chance d'échapper à la tuerie et de pouvoir s'enfuir avec quelques autres rescapés. Il a été recueilli par un navire, Le Blanc Pignon (appelé par certains Le Pigeon Blanc), qui se trouvait miraculeusement prêt à appareiller dans la rade. Ses aventures n'étaient pas pour autant terminées car le bâtiment, poursuivant sa route, s'est dirigé vers les côtes d'Afrique, faisant plusieurs escales au Mozambique, avant de remonter vers les Indes pour aborder à Surate en octobre 1675.
Ce n'est que le 5 avril 1676 que les malheureux rescapés de Madagascar ont enfin pu quitter Surate à bord du Saint-Robert, qui les a débarqués dans la baie de Saint-Paul, à Bourbon, en mai 1676.
Ayant enfin mis le pied sur une terre hospitalière, le Tourangeau a dû penser à son installation. Pour ce faire, il lui a fallu construire sans tarder une misérable case couverte de feuilles de palmiste, et se mettre à désherber une parcelle de terre afin de la cultiver. La principale occupation de ces colons était en effet la culture et l'élevage, car l'exercice plus ou moins régulier de leur métier d'origine ne pouvait suffire à subvenir à leurs besoins.
Quelques années après son installation à Bourbon, la vie de Samson s'apprête à prendre un nouveau tournant, profondément lié au destin des autres exilés des comptoirs de l'océan Indien. En novembre 1678, une jeune femme prénommée Domingue — ou Dominique — Do Rosario (ou de Rosaire) débarque à son tour sur l'île Bourbon à bord du navire Le Rossignol, en provenance directe de Surate, alors qu'elle est âgée d'environ dix-huit ans. Née en Inde entre 1660 et 1664, elle a elle aussi connu l'exode des comptoirs français avant de chercher un nouveau départ. Avant de lier sa vie à celle de Samson, elle a été mariée à Julien Dalleau et dont elle a eu des enfants.
C'est vers 1679, que Samson et Domingue unissent officiellement leurs destins par le mariage. Ensemble, le couple s'enracine durablement dans la colonie et donne naissance à une impressionnante famille de onze enfants, qui vont assurer la descendance Lebeau sur l'île : Françoise mon aïeule (née vers 1680), Siméon (né vers 1683), Georges (né en 1689), Julien (né en 1691), un premier Jacques (né en 1694), Hélène (née en 1697), Agathe (née vers 1699), Ignace (né vers 1702), un second Jacques (né vers 1704), Marguerite (née en 1706) et enfin Pierre (né en 1710).
Au fil des années, la famille grandissante pousse Samson à chercher de nouvelles terres pour s'établir. Vers 1689, il se trouve installé à Saint-Denis. Cependant, au cours de cette même année, ses projets évoluent et il choisit de partir pour Sainte-Suzanne. C'est là qu'il acquiert une habitation située à la Rivière des Roches, une propriété achetée à Victor Riverain. Les modalités de cette transaction restent singulières : selon les récits locaux, le domaine aurait été échangé contre quarante andouilles de tabac, bien que le père Barassin prétende plutôt qu'il s'agissait d'une somme de quarante écus.
En 1690, l'île Bourbon est secouée par une grave crise politique avec l'arrivée du nouveau gouverneur, Henri Habert de Vauboulon. Très vite, son autorité tyrannique, ses taxes jugées injustes et ses décisions arbitraires s'attirent les foudres des colons et du clergé local. La révolte éclate en novembre 1690 : Vauboulon est arrêté par les habitants, destitué et emprisonné. Il meurt en détention deux ans plus tard. À la suite de cette insurrection, un grand procès est instruit pour faire la lumière sur cette rébellion contre l'autorité royale et déterminer le rôle de chaque habitant.
Établi à Sainte-Suzanne, Samson Lebeau se retrouve directement impliqué dans les suites de cette affaire qui bouleverse toute la colonie. Appelé à témoigner, il doit faire plusieurs déclarations officielles lors de ce procès Vauboulon.
Le 20 décembre 1690, Samson Lebeau, alors âgé d'environ quarante ans et résidant à Sainte-Suzanne, livre un témoignage à charge particulièrement précis contre le gouverneur Henri Habert de Vauboulon.
Dans sa déclaration, il expose d'emblée la profonde déception des colons. Alors que le Roi leur avait écrit pour leur assurer sa bienveillance en leur envoyant ce nouveau gouverneur, Vauboulon a, selon lui, commencé par les piller. Le gouverneur a exigé des paiements pour les fonds de leurs habitations, pourtant déjà réglées, affirmant que les habitants ne possédaient rien en propre, que tout lui appartenait et qu'il disposait à Bourbon du même pouvoir que le Roi en France. Samson rapporte les propos méprisants du gouverneur, qui disait ne pas se soucier que les habitants « crevassent », ajoutant qu'il devrait tous les faire pendre car ils méritaient la mort, et que si leurs enfants faisaient leur devoir, ils égorgeraient leurs propres pères.
Sur un plan plus personnel, Samson déclare avoir été directement extorqué par Vauboulon pour son habitation de Sainte-Suzanne. Sous la menace de voir quatre personnes envoyées chez lui pour l'expulser et saisir tous ses biens, il a été contraint de lui verser douze cents livres de riz pour le fond de sa terre, ainsi que deux cents livres pour la rente, le gouverneur lui imposant un contrat rédigé à sa guise. Pour cette même habitation, Samson a également dû lui donner six poules et six citrouilles.
Il dénonce ensuite la complicité entre le gouverneur et Monsieur de Chauvigny, expliquant qu'ils s'entendaient « comme deux voleurs », l'un jouant le bon et l'autre le méchant pour abuser les habitants, Vauboulon exigeant que l'on porte autant d'honneur à Chauvigny qu'à lui-même.
Le témoignage de Samson décrit un climat de terreur généralisée. Il évoque le sort du commis de la Compagnie, le Sieur Firelin, forcé de se réfugier à Sainte-Suzanne pour fuir les violences du gouverneur. Ce dernier l'avait maltraité dans le magasin de la Compagnie, un fait que Firelin avait publiquement dénoncé devant les habitants à la sortie de la messe, montrant sa joue rouge et enflée après avoir reçu un coup de bâton. Samson ajoute que les colons étaient si désespérés par les injustices et les menaces constantes de pendaison qu'ils s'apprêtaient à abandonner leurs cases pour se cacher dans la montagne. Cette peur était alimentée par le châtiment corporel infligé à l'habitant Henry Brocus et par les propos de Vauboulon, qui affirmait vouloir pendre l'un d'eux pour donner l'exemple, répétant : « malheur à celui qui tomberait entre ses mains ».
Samson mentionne une autre amende injuste : le gouverneur l'a condamné à lui payer deux cents livres de riz au motif qu'il avait fait marquer de deux fleurs de lys son propre esclave, qui s'était absenté pendant huit jours. Selon lui, le gouverneur cherchait continuellement des chicanes pour piéger les habitants.
Enfin, Samson rapporte des propos stupéfiants concernant la sécurité de l'île. Il affirme avoir entendu Vauboulon déclarer qu'il ne souhaitait pas voir venir de navires marchands et que, si l'un d'eux approchait, il ferait faire main basse dessus, ordonnerait de jeter tout l'équipage à la mer et prendrait lui-même le commandement du bâtiment.
Parallèlement à ces tumultes politiques, la vie de Samson continue de s'inscrire dans le quotidien de la colonie, marquée par l'émancipation de ses enfants et l'évolution de son domaine à Sainte-Suzanne.
C'est d'abord sa fille aînée, Françoise Lebeau, qui franchit une étape cruciale en unissant son destin à celui de Denis Turpin vers 1696 à Saint-Paul. Cette union revêt une importance toute particulière, car c'est précisément de cette fille, Françoise, que descend ma propre lignée maternelle. Le couple s'avère prolifique et donne naissance à sept enfants. Parmi eux, une petite fille prénommée également Françoise Turpin (mon ascendante) vient agrandir le cercle familial en naissant au cours de l'année 1703, une naissance qui sera régulièrement enregistrée et confirmée par les recensements successifs de 1704, 1708 et 1713.
Quelques mois plus tard, le recensement officiel de l'année 1704 réalisé à Sainte-Suzanne permet de jeter un regard sur l'exploitation de Samson. On y note la présence sur son habitation d'un esclave d'origine malgache prénommé Jean, alors âgé de 20 ans. Ce jeune homme est probablement celui qui s'était absenté durant huit jours quelques années auparavant, s'attirant à l'époque la colère et la lourde amende fiscale du gouverneur Vauboulon.
Quinze ans après avoir dénoncé les dérives du gouverneur Vauboulon, la vie de Samson Lebeau à Sainte-Suzanne est de nouveau bouleversée par une affaire judiciaire, touchant cette fois l'intimité et la chair de sa propre famille. En août 1705, un drame intime frappe son foyer et met à l'épreuve le système répressif de la colonie, encore impuissant face aux crimes de sang et aux violences sexuelles.
Le registre des procès criminels de l'île Bourbon garde la trace de cette tragédie : le 21 août 1705, Hélène Lebeau, la fille de Samson alors âgée de huit ans, est attirée chez un voisin et violée. L'accusé n'est autre que Jacques Picard (mon aïeul dans ma lignée paternelle), un ancien flibustier établi sur l'île et époux de Louise Colin.
Face à la gravité des faits, la justice coloniale s'ébranle rapidement. Du 3 au 6 septembre 1705, une série d'interrogatoires, d'expertises médicales et de confrontations sont menés afin de faire éclater la vérité. Dès le lendemain, le 7 septembre, le tribunal — composé de dix notables de l'île — rend sa sentence. Le Conseil estime que Jacques Picard peut effectivement avoir violé la petite Hélène. Cependant, ne disposant pas légalement du pouvoir de lui faire « donner la question » (la torture administrative) pour obtenir des aveux complets et établir entièrement la vérité, les juges se déclarent incapables de trancher définitivement l'affaire sur place. Le Conseil ordonne alors que l'accusé soit embarqué sur le premier vaisseau en partance pour être remis entre les mains des directeurs généraux de la Compagnie des Indes et jugé en France.
Enfermé dans son cachot dans l'attente de son transfert, l'ancien flibustier ne se résigne pas. Il parvient à briser ses menottes et s'évade une première fois. Promptement capturé, il tente aussitôt une seconde évasion, poussant le Conseil à confirmer sa sentence initiale. G. Hébert rapporte qu'après l'avoir maintenu deux années entières en prison à Bourbon, Picard est finalement envoyé à Pondichéry à bord de la caiche Le Saint-Louis, en vue d'être réexpédié vers la métropole. Toutefois, l'instruction du dossier ayant été mal ficelée, la marche de la justice s'enraye : l'ordre est donné de le renvoyer à l'île Bourbon pour corriger la procédure, ou, à défaut, de lui rendre sa liberté, d'autant qu'il a là-bas femme et enfants.
C'est ainsi que Jacques Picard regagne Bourbon vers 1711. Il s'installe de nouveau à Sainte-Suzanne où il finit ses jours. Il y meurt le 8 mars 1732, à l'âge d'environ 70 ans, sans jamais avoir été plus inquiété pour son crime, laissant derrière lui le souvenir d'un déni de justice marquant pour la famille Lebeau.
Malgré les cicatrices laissées par ce drame, la vie matérielle de Samson Lebeau à Sainte-Suzanne continue de prospérer et témoigne d'une assise solide sur ses terres. Les registres de l'époque, notamment le recensement détaillé de 1708, mettent en lumière l'importance de son patrimoine agricole.
Le Tourangeau y est établi dans une maison principale, mais il exploite son domaine sur deux pièces de terre bien distinctes dans le quartier de Sainte-Suzanne. La première se situe à la Rivière Saint-Jean : c'est là, autour de sa maison, qu'il élève des bœufs et des chevaux, tout en cultivant du riz, du mil, du tabac, des bananes, de la canne à sucre, des patates et divers légumes. Sa seconde propriété est la pièce de terre située à la Rivière des Roches — cette fameuse terre acquise jadis auprès de Victor Riverain — où il cultive également du riz et du mil, et y fait paître une partie de son cheptel.
L'inventaire de ses biens et de ses récoltes lors de ce recensement de 1708 dresse le portrait d'un colon solidement établi :
Bestiaux : 2 bœufs, 70 cochons, 5 chevaux et quelques volailles.
Récoltes : 3 000 livres de riz, 600 livres de mil, 300 livres de tabac, 200 régimes de bananes ainsi que divers légumes.
Cet équilibre laborieusement atteint entre l'élevage et des cultures diversifiées permet désormais à la grande lignée Lebeau de subvenir largement à ses besoins et de s'affirmer parmi les familles souches incontournables de la côte Est de Bourbon.
Après une vie particulièrement dense, marquée par l'exode, les procès de la colonie et le labeur de la terre, le vieux pionnier s'éteint au début de l'automne austral. Samson Lebeau meurt le 31 mars 1720 à Sainte-Suzanne, à l'âge d'environ 68 ans.
Son héritage et son implantation locale restent cependant si solides que, quelques années après son décès, le Conseil supérieur de Bourbon accorde à sa veuve, Domingue Do Rosario, et à leurs enfants toutes les terres comprises entre la rivière des Roches et la rivière des Marsouins, consacrant définitivement la réussite et l'ancrage de la famille sur l'île.
Vingt ans après la disparition de son époux, Domingue Do Rosario s'éteint à son tour le 6 janvier 1740 à Saint-Benoît, à l'âge d'environ 80 ans. Sa mort marque la fin de la première génération de cette lignée d'exilés et de pionniers qui, de l'Inde à Madagascar jusqu'aux plaines de l'Est de Bourbon, ont bravé les tempêtes de l'Histoire pour enraciner durablement leur famille dans la terre réunionnaise.
Sources :
AD 37 & AD 974
Dictionnaire généalogique des familles de l'Île Bourbon : 1665-1810, Camille Ricquebourg
Livre l'épopée des cinq cents premiers réunionnais – Jules Bénard et Bernard Monge
Les origines de l'île Bourbon et de la colonisation française à Madagascar - Isidore Guët
La vie quotidienne des colons de l'île Bourbon à la fin du règne de Louis XIV 1700/1715 - Jean Barassin
Site de Robert Bousquet
Site Y. Voyeaud
Cercle Généalogie Bourbon Bulletin juin 2006 - Ancêtres d'Europe et de l'Inde






