https://www.facebook.com/profile.php?id=61571023942959

DE SAINT-MALO A L’ÎLE BOURBON : L’ODYSSÉE DE GILLES DUGAIN

29/04/2026

Au cœur du XVIIe siècle malouin, la lignée de Gilles Duguen/Dugain dont je descends par ma branche maternelle, s'inscrit dans une tradition familiale profondément enracinée dans la terre et les embruns de Bretagne. Né le 9 novembre 1661 à Saint-Malo, Gilles est le fruit de l'union de Michel Duguen et de Marie Rieu, mariés trois ans plus tôt dans la cité corsaire et reçoit au baptême pour parrain Jacques Crespin et pour marraine Guillemette Leclerc, selon la coutume de l'époque. Dans le foyer familial, il grandit entouré par une fratrie où les prénoms se transmettent avec respect, aux côtés de sa sœur Geneviève et de ses frères nommés Charles, suivant la coutume de l'époque.

Son père, Michel, né en 1635, est lui-même issu d'une branche solidement établie à Saint-Malo. Il est le fils de Charles Duguen, dont la naissance remonte au tout début du siècle, en 1611, et de Jeanne Bourget. En remontant plus loin encore le fil paternel, on découvre la figure de François Duguen et de son épouse Charlotte Carré, qui constituent les piliers les plus anciens de cette généalogie. Cette branche masculine témoigne d'une stabilité remarquable, chaque génération venant marquer de son empreinte les registres de la paroisse malouine.

Du côté maternel, Gilles descend de lignées tout aussi locales. Sa mère, Marie Rieu, est la fille de Guillaume Rieu et de Périne Masure. Cette dernière, née en 1627, apporte avec elle l'héritage de Julien Masure et d'Anne Brillault. C'est donc un héritage purement breton, tissé de mariages entre familles de la région, qui forge l'identité de Gilles. Rien, dans ces premières décennies passées entre les murs de Saint-Malo, ne laisse alors présager qu'il, deviendra le premier de son nom à porter l'histoire des Dugain bien au-delà de l'horizon européen.

L'enfance de Gilles Duguen/Dugain à Saint-Malo se déroule dans une France en pleine mutation, alors que les grands récits de l'époque commencent à s'écrire sans qu'il n'en saisisse encore l'importance. En 1665, alors qu'il n'est qu'un enfant de trois ans, les premiers colons français s'installent officiellement à l'île Bourbon, marquant le début d'une aventure coloniale à laquelle il finira par lier son propre destin. Cette même année, l'inquiétude gagne la région avec l'arrivée de la grande peste de Londres sur les côtes françaises, un fléau qui endeuille le nord du pays durant ses premières années de vie.

En grandissant, Gilles voit le royaume s'étendre, notamment avec l'annexion de la Franche-Comté en 1678, alors qu'il a 16 ans. Mais c'est la mort de son grand-père paternel, Charles, en 1682, qui vient clore le chapitre de sa jeunesse malouine. Déjà maçon de métier, Gilles prend à 25 ans une décision radicale dans un climat national tendu par la révocation de l'Édit de Nantes : il s'engage comme matelot à bord de l'Oriflamme. Ce voyage au long cours l'éloigne définitivement de la Bretagne pour le débarquer, le 12 mars 1687, sur les rivages de l'île Bourbon.

C'est à cette étape précise de son voyage que son identité même entame une mue : alors qu'il a toujours été connu en Bretagne sous le patronyme de Duguen, les registres de l'île Bourbon commencent à fixer son nom sous la forme de Dugain, orthographe qui restera attachée à sa descendance.

Son intégration dans cette société naissante est immédiate. À peine trois mois après avoir posé le pied à terre, le 29 juin 1687, il épouse à Saint-Paul la jeune Cécile Mousse. Celle-ci est originaire de deux parents malgaches, eux-mêmes serviteurs de la Compagnie des Indes, marquant ainsi l'union de deux mondes sur cette terre nouvelle. Le couple choisit de s'établir à Sainte-Marie, plus précisément au lieu-dit « La Ravine de la Hure ».

Toutefois, la vie de colon impose ses rudes réalités et les abus du pouvoir local ne l'épargnent pas. Lors de son passage en juillet 1690, le capitaine Guillaume Lahoussaye consigne dans son rapport un témoignage édifiant sur les conditions de vie de l'époque. Il y décrit Gilles Dugain comme un « pauvre habitant » travaillant alors comme maçon pour le gouverneur Vauboulon. Pour paiement de son labeur, ce dernier lui remet un billet d'une valeur de 15 livres de marchandises au magasin, avant d'en retenir injustement la moitié pour son propre compte.

C'est dans ce contexte de labeur que naît mon aïeul, Jean-Baptiste Dugain, le 3 mars 1697 sur la propriété familiale. Il est l'un des neuf enfants qui viendront agrandir le foyer du couple Dugain/Mousse.

La venue au monde de mon aïeul Jean-Baptiste sur la propriété familiale de Sainte-Marie est marquée par une profonde émotion. Craignant que le nouveau-né ne survive pas, ses parents demandent en urgence à Emmanuel Técher de Motte de procéder à son baptême sur place. Heureusement, l'enfant surmonte cette épreuve de santé, et ses parents peuvent le présenter officiellement un mois plus tard, le 22 avril 1697, en l'église de Sainte-Suzanne. Lors de cette cérémonie, le curé Jean d'Etchemendy supplie aux rites ordinaires, consignant alors dans les registres le patronyme sous la forme "Du Gain". Ce fils de matelot malouin, devenu colon sur cette terre volcanique, assure ainsi la pérennité d'un nom qui résonne encore aujourd'hui dans l'histoire de l'île.

Jean-Baptiste grandit sur cette terre et finit par fonder son propre foyer le 19 août 1721 à Sainte-Suzanne en épousant Marie-Anne Damour. De cette union naîtra en 1740 mon aïeule, Geneviève Dugain. Si le temps et le travail de la terre finissent par offrir à la famille la stabilité — les relevés de la Compagnie des Indes de 1735 prouvant que Gilles et Cécile vivent alors à l'aise de leurs récoltes — le quotidien de Jean-Baptiste semble avoir été plus tourmenté sur le plan financier.

Entre 1744 et 1748, son nom apparaît à plusieurs reprises dans les registres du Conseil Supérieur pour des affaires de dettes. Il est condamné par défaut à trois reprises : d'abord à payer 35 piastres à Jean-Baptiste Jacquet en 1744, puis 18 piastres à Guillaume Joseph Jorre en 1746, et enfin plus de 23 piastres à Olivier Kerfuric en 1748. Ces documents révèlent les difficultés d'un habitant de l'époque face aux crédits de marchandises de la Compagnie.

Ces épreuves surviennent alors que Gilles perd son épouse Cécile Mousse, décédée le 19 février 1744. L'histoire familiale s'assombrit encore avec l'un de ses petits-fils, Jean Dugain, né en 1717 de l'union de François Dugain et Ignace Clain, qui devient un chasseur de marrons impitoyable, redouté dans tous les hauts de l'île. Gilles Dugain s'éteint finalement à Sainte-Marie le 19 juillet 1754 à l'âge de 92 ans, ayant survécu à son fils Jean-Baptiste, décédé deux ans plus tôt.

L'épopée de Gilles Dugain, de sa naissance à Saint-Malo en 1661 jusqu'à son dernier souffle à Sainte-Marie en 1754, dessine une fresque saisissante de résilience et de métamorphose. En l'espace de 92 ans, ce maçon breton est devenu le bâtisseur d'une lignée réunionnaise indélébile, traversant les épreuves de l'exil, les injustices coloniales du gouverneur Vauboulon et les deuils successifs des siens. À travers mon aïeul Jean-Baptiste, le parcours de la famille Dugain illustre la complexité de l'enracinement sur l'île Bourbon : une ascension sociale qui mène à une aisance reconnue par la Compagnie des Indes en 1735, mais qui reste marquée par des fragilités financières et les tourmentes judiciaires.

Aujourd'hui, l'héritage de Gilles et de sa descendance dépasse les seuls registres paroissiaux pour s'inscrire physiquement dans la géographie de l'île. Le patronyme, porté par son petit-fils Jean, le célèbre chasseur de marrons, a marqué la terre de son empreinte et son arrière-petit-fils Jean : il survit à travers la forêt Dugain à Sainte-Suzanne, située à 640 mètres d'altitude, et se dresse fièrement sur le plateau de la plaine des Cafres avec le piton Dugain. Ce sommet, culminant à 1 755 mètres d'altitude à l'est de Bourg-Murat, veille sur l'île avec son oratoire et ses réservoirs, symbole d'un nom qui s'est élevé aussi haut que les montagnes volcaniques.

Même l'eau semble avoir porté leur mémoire, les cartes anciennes mentionnant jadis une rivière Dugain avant le XIXe siècle. Entre l'ombre d'un petit-fils redouté et la lumière d'une longévité exceptionnelle, l'odyssée de ce modeste maçon malouin dont le nom "Duguen" s'est transformé au gré des embruns de l'océan Indien, s'achève sur une certitude : le nom Dugain est désormais gravé pour l'éternité dans la pierre, la forêt et le relief sacré de sa terre d'adoption.

Sources :

AD 35 et 974

ANOM

Site Robert Bousquet

L'épopée des cinq cents premiers réunionnais - Bernard Monge et Jules Bénard

Les origines de l'île Bourbon et de la colonisation française à Madagascar - Isidore Guët

Wikipédia


Share