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DE ROUEN A L’ILE BOURBON : L'HISTOIRE DE LOUIS MARTIN ET DE SA DESCENDANCE

16/06/2026

Tout commence en Normandie, aux alentours de l'année 1719, dans la ville de Rouen. C'est là que naît Louis Martin. À cette époque, Rouen est une ruche humaine, rythmée par le commerce fluvial de la Seine et le savoir-faire de ses artisans. En grandissant, le jeune Louis apprend à dompter la matière et se spécialise dans un métier exigeant et rigoureux : il devient tailleur de pierres. Un savoir-faire qui, sans qu'il ne le sache encore, va lui ouvrir les portes des horizons les plus lointains.

La France du XVIIIe siècle est alors en pleine expansion coloniale, portée par le rêve et l'ambition de la prestigieuse Compagnie des Indes. Pour bâtir ses comptoirs et ses infrastructures au-delà des mers, cette puissante compagnie cherche des bras, des talents et des profils prêts à tout quitter. Louis, fort de sa jeunesse et de ses compétences de tailleur de pierres, décide de tenter l'aventure.

Le voyage commence par un déplacement vers la Bretagne, au grand port d'attache de Lorient, là où les navires de la Compagnie sont armés pour les Indes. Dans le port, un géant des mers attend les voyageurs : le Centaure. Ce majestueux vaisseau de 1200 tonneaux, tout juste sorti des chantiers navals de Lorient et lancé en avril 1745, est une véritable forteresse flottante armée de 76 canons. C'est à bord de ce bâtiment tout neuf qu'un impressionnant équipage de plus de 450 hommes s'apprête à braver les océans. Pour la traversée, Louis est enregistré sous la fonction de matelot.

La route maritime qui s'ouvre devant eux est celle de tous les dangers et de toutes les fascinations : Lorient, la descente de l'Atlantique, le passage redouté du Cap de Bonne-Espérance à la pointe de l'Afrique, pour enfin remonter vers l'océan Indien, avec pour destinations l'Inde et les Mascareignes. Des mois durant, au rythme de la houle, Louis partage le quotidien rude des marins, affrontant les tempêtes, le scorbut qui menace les corps et la monotonie des journées en haute mer.

Puis, au cœur de l'hiver austral, la terre est enfin en vue. Le 30 juillet 1746, après un long voyage, le Centaure jette l'ancre. Louis Martin, alors âgé d'environ 27 ans, débarque officiellement à l'Île de France. Les pieds sur le sol chaud de cette île tropicale, le jeune Normand s'apprête à commencer une toute nouvelle vie.

C'est ainsi que Louis Martin fait son entrée dans l'histoire, devenant par la même occasion le premier maillon de ma propre lignée paternelle sur l'île. Après son arrivée à l'Île de France, les compétences de tailleur de pierres de Louis Martin pour la Compagnie des Indes l'amènent rapidement à traverser le bras de mer qui le sépare de l'île voisine : l'île Bourbon. C'est là, dans ce décor volcanique et sauvage aux terres fertiles, que le Normand décide de poser définitivement ses valises.

Pendant une décennie, Louis façonne la pierre locale, participant silencieusement à l'édification des premiers bâtiments de la colonie. Bien installé et désormais âgé d'environ 37 ans, l'artisan aspire à fonder un foyer. Le 10 août 1756, la communauté de Saint-Denis se rassemble pour célébrer un grand événement : le mariage de Louis Martin avec la jeune Anne Marie Fourdrain. Ce jour-là, l'avenir semble radieux pour le couple, porté par les promesses d'une nouvelle lignée en terre créole. La fatalité rattrape malheureusement le tailleur de pierres bien trop tôt. Le 2 mars 1757, à peine sept mois après avoir prononcé ses vœux de mariage, Louis Martin s'éteint brusquement à Saint-Denis, à l'âge d'environ 38 ans. Il laisse derrière lui une jeune veuve éplorée, portant en elle leur premier enfant. Le 4 juin 1757, trois mois seulement après la disparition de son père, un petit garçon pousse ses premiers cris à Saint-André. On lui donne le prénom de son père : Louis François Martin. Cet enfant posthume devient le porteur de l'héritage et du nom de ce tailleur de pierres venu de Rouen.

La vie reprend ses droits sur l'île. Face aux dures réalités de l'époque pour une jeune mère isolée, Anne Marie Fourdrain se remarie l'année suivante, le 25 juillet 1758 à Saint-André, avec Jacques Fauvel, avec qui elle aura temps après cinq autres enfants.

Au milieu de cette famille recomposée, et devenu adulte, Louis François Martin s'ancre profondément à Saint-André. Le 4 mai 1779, il y épouse mon aïeule Geneviève Victime Picard. Ensemble, ils agrandissent la famille avec l'arrivée de sept enfants. Le 15 juin 1798, la naissance de leur premier fils, Tertulien Martin, à Sainte-Suzanne, vient consolider les racines de mon arbre généalogique dans le sol réunionnais. C'est à Saint-Joseph qu'il va lier son destin à celui d'Anne Marie Vitry. Le 10 novembre 1818, les deux jeunes gens se marient, unissant ainsi deux lignées profondément enracinées dans la vie locale. De leur union naissent plusieurs enfants notamment une fille, Geneviève Victime Martin, le 1er juin 1824, qui se mariera plus tard à Saint-Joseph avec Jean Baptiste Saint Gaude Metro, assurant la transmission de cette mémoire familiale.

Mais l'histoire de cette génération prend une tournure toute particulière avec un autre enfant de Tertulien et d'Anne Marie Vitry : le jeune Louis Amédée Martin. Né le 13 juin 1834 à Saint-Joseph, le garçon ressent très tôt une profonde vocation religieuse. Délaissant la vie civile, il se tourne vers l'éducation et la foi en entrant au Noviciat des Écoles Chrétiennes (les frères Lasalliens) à Saint-Denis. Son intégration est rapide : il y entre le 15 septembre 1849 et prend l'habit quelques mois plus tard, le 16 janvier 1850, sous le nom religieux de Frère Joseph-Marie. Une immersion totale dans la dévotion et l'instruction, qui marquera un chapitre singulier dans la généalogie de mes ancêtres, avant qu'il ne quitte finalement l'institut le 18 novembre 1851 alors qu'il se trouvait dans sa dernière communauté à Saint-Philippe.

L'aventure spirituelle au sein des Écoles Chrétiennes prend fin à la fin de l'année 1851. En quittant définitivement l'institut et sa communauté de Saint-Philippe, le jeune homme choisit de revenir à la vie civile. Louis Amédée Martin redevient pleinement citoyen du monde, prêt à construire un foyer sur sa terre natale, là où son arrière-grand-père Louis avait posé ses valises un siècle plus tôt. Une fois revenu parmi les siens, Louis Amédée va lier sa vie à celle des femmes de l'île. Au cours de son existence, son cœur bat et s'engage à deux reprises. Il se marie ainsi deux fois, fondant des foyers successifs et inscrivant de nouvelles pages, riches en émotions, en joies et en épreuves, dans le grand livre de notre lignée réunionnaise.

Ainsi se dessine, sur un peu plus d'un siècle, le destin fascinant de la famille Martin en terre réunionnaise. D'un port de Normandie aux rivages de l'océan Indien, chaque génération a connu son propre parcours, passant de la rigueur de la pierre taillée pour la Compagnie des Indes aux tumultes des voyages maritimes à bord du Centaure, puis de la dévotion spirituelle au sein du noviciat jusqu'au retour à la terre et à la vie de famille. À travers les épreuves, les deuils précoces et les nouveaux départs, ces ancêtres ont ancré leur nom aux quatre coins de l'île, de Saint-Denis à Saint-Joseph, en passant par Saint-André et Sainte-Suzanne.

Il est important de souligner que ce Louis Martin est l'un des fondateurs de la lignée des Martin sur l'île. Pour autant, le patronyme étant très répandu, il n'est pas le seul : d'autres souches portant ce même nom se sont également installées au fil du temps, et tous les Martin de La Réunion ne sont pas issus de lui. Il n'en reste pas moins que les descendants de ce tailleur de pierres normand forment une branche unique, dont chaque acte d'état civil garde aujourd'hui précieusement la mémoire. 

Au fil des générations, les recherches généalogiques révèlent à quel point cette histoire familiale a fini par s'affranchir des frontières de l'océan Indien pour essaimer à travers le globe. Un fil conducteur nous mène ainsi vers le neveu de mon arrière-arrière-arrière-grand-mère paternelle, Geneviève Victime Martin. Ce cousin éloigné, nommé Étienne Lucien, était le fils de Marie Martin, la sœur de mon ancêtre. Secrétaire au sein de l'administration pénitentiaire, ses obligations professionnelles l'ont conduit à quitter la Réunion pour s'installer à Nouméa, avant de terminer sa course et de s'éteindre en Guyane. Bien qu'il ne soit ni né ni mort en Nouvelle-Calédonie, son passage dans le Pacifique a ouvert une branche migratoire spectaculaire : les archives de la presse locale permettent aujourd'hui de retracer son parcours hors norme, qui a donné naissance à une incroyable descendance de plus de 440 personnes réparties entre la Nouvelle-Calédonie, l'Australie et même les États-Unis.

Une superbe preuve que la lignée de notre artisan normand a étendu ses ramifications tout autour du monde. Et au cœur de cette vaste et surprenante famille, les destins singuliers continuent de se croiser : on compte également parmi nous le célèbre footballeur international Dimitri Payet, qui descend en ligne directe de Louis Amédée Martin, notre ancien frère des Écoles Chrétiennes.



Sources :

ANOM

Archives Lasalliennes

Site la mémoire des hommes

Les articles de presse les Nouvelles Calédoniennes 2018 & 2016.


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