
D’ARMORIQUE A BOURBON : L’ODYSSÉE DE PIERRE LEBON DIT LAJOIE
C'est à Rennes, au cœur de la Bretagne, que débute l'histoire de mon aïeul, Pierre Bonnesperance — celui que l'on connaîtra plus tard sous le nom de Lebon « dit Lajoie ». Il voit le jour le 12 mai 1683, une naissance qui l'inscrit dans une lignée solidement ancrée dans le terroir breton. Son père, Pierre Lesperance (ou Bonnesperance), et sa mère, Hélène Pellehaste, forment le socle de sa famille.
L'ascendance de mon aïeul révèle des racines profondes. Du côté paternel, il est le petit-fils de Jean Bonnesperance et de Denise Soleil. Cette dernière s'éteint prématurément le 30 décembre 1659 à Rennes, laissant derrière elle une famille en deuil. Son grand-père Jean se remarie par la suite le 22 février 1661 avec Françoise Chesnay, qui décédera à son tour en 1662. Du côté maternel, mon aïeul descend de Jean Pellehaste (ou Pellaste, ou Pelhatre), né le 28 août 1623 à Janzé et décédé le 22 avril 1684 dans la même ville à l'âge de 60 ans, et d'Olive Dorel, née le 28 février 1632 et décédée le 20 janvier 1694 à Janzé à l'âge de 61 ans. Ces derniers s'étaient unis le 27 mai 1648 à Janzé, Olive étant elle-même la fille de René Dorel (décédé en 1671) et de Renée Bienassis (1600-1636), mariés le 3 mars 1630.
L'union des parents de mon aïeul, Pierre et Hélène, est marquée par une série de célébrations religieuses à Rennes : des fiançailles le 15 juillet 1663, suivies du mariage le 26 juillet 1663 à l'église cathédrale, en présence de témoins tels que Matthurin du Val et Pierre Dubreil. Cette union est d'autant plus significative que le père de mon aïeul avait déjà connu un premier mariage le 20 octobre 1658 (ou 1684 selon certaines mentions de sources) avec Marie Dumoulin, en présence de Jean Bonnesperance et Denise Soleil, cités comme oncles et tantes.
L'enfance de mon aïeul se déroule au sein d'une fratrie particulièrement nombreuse de neuf enfants, dont il est l'un des cadets. Il grandit entourer de ses frères et sœurs : Joseph (né le 17 août 1665), Jeanne (née le 17 janvier 1668), Jeanne Perrine (née le 14 novembre 1671), Julienne (baptisée le 6 février 1673), Yvonne (née le 3 avril 1674), Françoise (née le 8 octobre 1677), Denise (née le 14 novembre 1679) et enfin le benjamin, François Julien (né le 27 mai 1685).
Cependant, cette enfance est tôt marquée par le deuil. Mon aïeul n'a que six ans lorsque son père, Pierre Lesperance, décède le 2 septembre 1689 à Rennes. Dix ans plus tard, en 1699, c'est sa mère Hélène Pellehaste qui s'éteint à son tour. Devenu orphelin avant d'avoir atteint ses vingt ans, mon aïeul se retrouve à un tournant de son existence, porté par l'héritage d'une famille bretonne dont il s'apprête à porter le nom vers des horizons lointains.
Le destin de mon aïeul bascule radicalement lorsqu'il s'engage comme soldat pour la Compagnie des Indes. Le 14 février 1706, il quitte la rade de Penmarch, près de la rivière de Hennebont, à bord du Saint-Louis. Ce navire de 40 canons, commandé par le sieur De La Marre de Caen et armé de 175 hommes d'équipage, s'apprête à effectuer un voyage historique. Loin d'une traversée directe, mon aïeul participe à une navigation périlleuse qui le mène d'abord vers les côtes de l'Amérique latine. Après avoir longé le Cap Horn, le Saint-Louis touche Conception au Chili en novembre 1707, puis remonte vers le Pérou, faisant escale à Lima.
C'est après avoir rebroussé chemin vers le sud et franchi une nouvelle fois le Cap Horn le 27 janvier 1708 que le navire met le cap sur l'Océan Indien. Ce périple est exceptionnel : le Saint-Louis est le premier navire de la Compagnie à relier le Cap Horn au Cap de Bonne Espérance, une route alors totalement inédite. Après une escale de ravitaillement à la rivière Gallegos où l'équipage survit grâce à « une eau rougeâtre, des outardes et des pingouins », mon aïeul arrive enfin à Bourbon le 26 mars 1708. Ce voyage aura duré exactement 26 mois depuis son départ de Lorient. C'est lors de cette installation qu'il prend le nom de Lebon, tout en conservant son surnom de soldat, « dit Lajoie ».
Le 8 avril 1711, mon aïeul franchit une étape cruciale de son intégration sur l'île en passant son contrat de mariage devant le notaire. Ce document officiel préfigure son union avec Jeanne Lépinay, célébrée le 18 mai 1711 à Saint-Paul. Jeanne est la fille de Julien Lépinay et de Marie Lauret, des figures déjà établies dans la colonie. De cette union naissent plusieurs enfants qui viendront ancrer durablement le nom Lebon sur cette terre : Pélagie, Julien, Jean, et enfin mon aïeul Louis Lebon, né le 6 mars 1723 à Saint-Paul.
Toutefois, l'histoire de sa progéniture est marquée par un fait singulier concernant son premier fils, Pierre Paul, né en 1716.
L'histoire de mon aïeul bascule dans le drame judiciaire au début de l'année 1716. Un scandale éclate au sein de son foyer : son épouse, Jeanne Lépinay, est accusée de s'être abandonnée à un esclave de la Compagnie nommé Jacques Vel, fils de Louis Vel et Françoise Mahon Coucarine mon aieule. Cette affaire de mœurs, traitée avec une extrême rigueur par les autorités coloniales de Bourbon, aboutit à une sentence implacable rendue par le Conseil le 11 janvier 1716.
Les conséquences sont terribles pour les deux protagonistes. Jacques Vel est condamné à des peines corporelles d'une grande violence : il doit avoir les cinq doigts de pieds coupés par les mains de l'exécuteur des hautes œuvres, en place publique.
Jeanne Lépinay n'est pas épargnée par le châtiment public. Elle doit faire amende honorable à la porte de l'église, pieds et tête nus, en chemise blanche par-dessus la cotte, un cierge ardent à la main, et à demander à genoux, publiquement et à haute voix, pardon à Dieu, au Roi et à la Justice du scandale qu'elle a porté au public de s'être faite enlever de sa propre volonté, par Jacques Vel, esclave de Jean Fontaine, et, de là, être conduite à la place publique pour être mise sur le cheval de bois et y demeurer une heure exposée. Cette condamnation marque une flétrissure publique indélébile sur son honneur et sur celui du foyer de mon aïeul.
C'est dans ce contexte de honte et de rigueur judiciaire qu'apparaît leur fils Pierre Paul. Malgré la condamnation de sa mère et le scandale lié à cette affaire, mon aïeul Pierre Lebon va agir pour préserver l'unité de sa famille. En assumant son rôle de père et de chef de famille, il maintient l'enfant sous son toit et sous son nom, le protégeant ainsi des répercussions sociales de la sentence maternelle. Cette épreuve de force et de dignité permet à la famille de subsister, assurant la continuité de la lignée pour les enfants à venir, dont mon autre aïeul, Louis Lebon.
C'est précisément dans ce climat de tension et de déshonneur public que survient, à peine quelques jours après le scandale de Jeanne Lepinay, une nouvelle confrontation avec la justice coloniale pour Pierre Lebon. Comme si le sort s'acharnait sur son foyer, mon aïeul se retrouve de nouveau devant le Conseil de l'île le 20 janvier 1716, mais cette fois pour répondre de ses propres activités commerciales. Malgré le tumulte qui secoue sa vie privée, Pierre n'a pas cessé de chercher les moyens de sa subsistance, quitte à flirter avec l'illégalité. Il est accusé, aux côtés de son esclave Anselme, dit « l'Andouille », d'avoir organisé un trafic clandestin de tortue de terre, une ressource alors strictement réglementée par la Compagnie des Indes.
Anselme, agissant pour le compte de son maître, prélevait des tortues dont Pierre Lebon extrayait la graisse et la viande pour les revendre secrètement. La découverte chez lui d'une caisse contenant douze flacons d'huile de tortue scelle son destin judiciaire. La sentence tombe, implacable et différenciée : tandis qu'Anselme est condamné au supplice du fouet et au marquage de la fleur de lys, Pierre Lebon subit une peine qui semble faire écho à l'humiliation de son épouse. En plus d'une lourde amende de cent livres, il est contraint d'assister au châtiment de son esclave, la tête nue, une posture qui, dans la symbolique de l'époque, dépouille l'homme libre de sa dignité et le renvoie à sa faute devant la communauté.
Ces épreuves successives — l'infidélité publique de sa femme et sa propre condamnation pour trafic — auraient pu briser définitivement l'ancrage de la famille Lebon sur l'île. Pourtant, Pierre « dit Lajoie » fait preuve d'une résilience singulière. Malgré l'opprobre et les épreuves, Pierre fait preuve d'une résilience remarquable en choisissant de ne pas répudier Jeanne. Il continue d'élever ses enfants avec dignité, assurant ainsi la pérennité de sa lignée. Parmi eux figure mon aïeul, Louis, qui s'unira à Marguerite Payet le 18 août 1745 à Saint-Paul. Ce mariage marque une étape essentielle de notre histoire familiale, puisque c'est de cette branche que descend directement ma grand-mère maternelle, Marie Jeanne, née en 1908.
En dépit des flétrissures et des amendes, l'ancien soldat breton s'obstine à cultiver sa terre de Saint-Paul, à la Plaine des Sables, sur la concession N° 41. Il y bâtit une modeste case de rondins où s'entasse tout son ménage. Son exploitation se développe néanmoins et, en 1722, il possède sept esclaves. Anselme n'y apparaît plus, probablement vendu après le procès.
Cette vie de labeur s'achève brutalement le 11 février 1726. À seulement 42 ans, Pierre Lebon meurt écrasé par la chute d'un arbre. Sa veuve, Jeanne Lepinay, se remarie moins d'un an plus tard, le 20 janvier 1727, avec un bourgeois de Brest nommé Lelièvre. De cette seconde union naîtra Jean François Lelièvre, dont la fille Esther sera immortalisée par le poète Évariste de Parny sous le nom d'Éléonore. Ainsi, malgré les drames et les condamnations, la lignée de l'ancien soldat breton s'est perpétuée, laissant une trace indélébile dans l'histoire et la littérature de l'île Bourbon.
Sources :
AD 35
ANOM
Livre de Johny Lebon : "La généalogie des Lebon de la Bretagne à Bourbon"
Livre L'épopée des cinq cents premiers réunionnais - Bernard Monge et Jules Bénard
Les origines de l'île Bourbon et de la colonisation française à Madagascar - Isidore Guët
Site de Robert Bousquet

