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ANTOINE VOLNAY : LE MIRACULÉ DU « VILLE D’ALGER » ET NAUFRAGÉ DE LA VIE

22/06/2026

Il y a des existences qui traversent le siècle comme un navire défie les tempêtes. Celle de Mathieu Antoine Joseph Volnay est de celles-là. Né à Saint-Pierre de la Réunion le 21 septembre 1901, mais déclaré le 21 octobre, cet enfant du Sud aura connu les feux de l'enfer au milieu de l'océan Indien, la rigueur injuste de l'armée, les deuils successifs, avant de trouver la paix dans la terre et la foi. Devenu centenaire, il s'est éteint en août 2005, laissant derrière lui le souvenir d'un témoin exceptionnel de l'histoire réunionnaise.

Fils de Léon Ramalingom et d'Elisabeth Volnay, le jeune Antoine grandit à Saint-Pierre. Il fréquente d'abord l'école des Sœurs, puis l'École des Frères de Saint-Charles, qu'il quitte prématurément avant d'obtenir son Certificat d'études primaires.

La vie active l'attend. Dès l'âge de 15 ans, il entre comme apprenti ferblantier à l'usine sucrière des Casernes, sur la célèbre propriété de la famille Kerveguen. Promu garçon de laboratoire, le jeune homme fait preuve d'une curiosité scientifique débordante. La nuit, dans le secret de ses expériences chimiques, il met au point la fabrication du fameux « galabé », ce sucre brut traditionnel, concentré de l'histoire sucrière de l'île.

L'ambition d'Antoine dépasse bientôt les frontières de la Réunion. Il rêve de rejoindre la Grande Île, Madagascar, où vit sa tante Mathilde Volnay (compagne du frère du maire saint-pierrois Augustin Archambeaud). Persuadé qu'il y gagnera mieux sa vie, il décide de tenter sa chance. Fin janvier 1920, accompagné de son frère Émile, le benjamin de la fratrie, Antoine embarque parmi les 91 passagers civils et militaires de la Ville d'Alger.

Le voyage bascule brutalement dans la nuit du 1er février 1920 lorsqu'un incendie d'une violence inouïe se déclare dans les cales de marchandises. Face à l'infernal brûlot, l'abandon du navire est ordonné au milieu de nulle part. Antoine se retrouve entassé dans une seule embarcation de fortune placée sous le commandement du second capitaine, M. François Guivarch. Au lever du jour, le 2 février, c'est la désolation : toutes les autres embarcations et les radeaux placés sous les ordres du commandant Rebours ont mystérieusement disparu. Le frêle esquif d'Antoine est désormais seul, chargé de 23 personnes.

Une terrible tempête cyclonique se lève alors. Les naufragés naviguent comme ils le peuvent, affrontant au prix de peines inouïes des lames dantesques atteignant parfois 15 mètres de hauteur, menaçant à chaque seconde de faire chavirer la barque. Démuni de tout instrument d'observation et n'ayant que sa montre pour s'orienter, le capitaine Guivarch tente d'abord de faire route vers la Réunion, avant de réaliser que la dérive risque de leur faire manquer l'île. Il prend alors la décision cruciale de virer de bord pour piquer vers Madagascar.

Le voyage est tragique. Pour survivre, les hommes sont rationnés à de maigres morceaux de biscuit et réduits à seulement cinq centilitres d'eau deux fois par jour sous des journées ardentes. Face à ces souffrances physiques et morales accumulées, le désespoir en envahit certains. Le 3 février au soir, deux passagers sombrent psychologiquement et périssent faute d'avoir voulu se laisser sauver. Partis à 23, ils ne sont plus que 21. Pendant 9 jours de détresse absolue, le groupe tient bon grâce au « gouvernail moral » et à l'héroïsme du capitaine Guivarch. Il est secondé par des hommes dévoués comme M. Beauséjour (l'ancien chef de gare de Tamatave qui a réussi à sauver sa femme et ses quatre enfants), M. Desorties (mécanicien du frigo) ou le matelot Le Buan.

Le salut arrive enfin lorsqu'un matelot s'écrie : « Tany ! » (La terre !). Après avoir franchi de dangereux récifs, la barque accoste le 9 février au soir à 12 kilomètres au nord de Foulpointe. Secourus par les populations locales, les 21 rescapés — parmi lesquels figure officiellement le jeune Antoine Volnay — sont récupérés par le navire Le Persépolis envoyé par l'administration. Le mercredi suivant, à 18 heures, Le Persépolis accoste sur les quais de Tamatave au milieu d'une foule immense de curieux et d'officiels. L'émotion est à son comble : Antoine a survécu, mais son frère Émile fait partie des 141 victimes restées prisonnières de l'océan Indien.

Le retour à la réalité est d'une cruauté sans nom. Alors qu'il vient d'échapper à l'enfer, Antoine est débarqué à la Réunion deux mois plus tard. Au lieu de trouver du réconfort auprès des siens, l'armée l'emprisonne injustement comme déserteur. Forcé de retourner à Madagascar, il passera dix-huit mois sous les drapeaux à payer le prix d'une bureaucratie aveugle. Lorsqu'il rentre enfin sur son île natale, le destin s'acharne à nouveau : il perde successivement sa mère, son père, puis sa propre femme. Seul face à ses deuils, Antoine refuse de plier. Il s'installe comme colon chez le grand propriétaire terrien Léonus Bénard au lieu-dit Mon Repos. Pendant trente-trois ans, il va courber le dos sur cette terre comme planteur et éleveur, tirant sa résilience de la nature.

Si Antoine Volnay a tenu bon face à tant de tempêtes, c'est grâce à un pilier inébranlable : sa piété. Depuis les bancs de l'école des Sœurs jusqu'à la fin de sa vie, en passant par sa communion et sa confirmation, il aura été un « Homme d'église » d'une fidélité absolue. Son engagement spirituel prend une tournure profonde le 4 octobre 1943 lorsqu'il entre dans l'ordre de François-Xavier. L'année suivante, en octobre 1944, il devient membre à part entière (tertiaire) dans la Fraternité franciscaine sous le nom de Frère Antoine de Padoue. Devenu une figure incontournable de la communauté locale, il servira au moins quinze prêtres avec une dévotion exemplaire, dont le père René Payet, le père Nelson Courtois, le père Yvan Bénard et le père Deguigné.

Antoine Volnay s'est éteint en août 2005 à l'âge vénérable de 103 ans. Plus qu'un centenaire, il restera dans les mémoires réunionnaises comme le grand miraculé du Ville d'Alger, un homme de courage qui, malgré les injustices de l'armée et les drames de la vie, aura trouvé sa rédemption et sa paix dans le travail de la terre et le service de Dieu.

Sources

Journal le Tamatave du 14 février 1920

Journal officiel des dépendances du 7 janvier 1920

Les réunionnais du monde



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