
ANTOINE FRANÇOIS CHEVALIER : UN DESTIN ENTRE BRETAGNE, INDES ET BOURBON
Au détour des registres paroissiaux de Châtelaudren, dans les actuelles Côtes-d'Armor, on découvre la destinée fascinante d'Antoine François Chevalier de ma branche maternelle. Né le 13 août 1704, il grandit au sein d'une famille nombreuse dont l'histoire nous offre un portrait saisissant de la société bretonne du XVIIIe siècle.
Antoine François est le fils de René Chevalier, maître perruquier, et d'Yvonne Élisabeth Le Mazurier. Il est issu d'une impressionnante fratrie de quinze frères et sœurs nés entre 1702 et 1722. Si la mortalité infantile n'a pas épargné la famille — emportant notamment les deux aînés et la petite dernière, Marie Thérèse, à l'âge de quelques mois — nombre d'entre eux ont atteint l'âge adulte, à l'image de Joseph ou d'Yvonne Marie qui vécurent jusqu'à l'aube de la Révolution.
Si le père, René, occupe une fonction d'artisan spécialisé (maître perruquier une profession notable à l'époque), l'ascendance maternelle d'Antoine François révèle des racines plus anciennes et prestigieuses. Yvonne Élisabeth Le Mazurier semble en effet issue de la noblesse locale :
Sa mère, Yvonne, portait les titres de demoiselle de Boismorin et dame de Grand Maison.
Son grand-père, Jean, était écuyer et seigneur du Parisy.
Ce mariage entre le monde de l'artisanat urbain et celui de la petite noblesse terrienne place Antoine François au confluent de deux mondes. C'est dans ce contexte, entre la boutique de perruquier de son père et le souvenir des manoirs de ses aïeux, qu'il forge son propre destin.
Alors qu'Antoine François n'est encore qu'un jeune enfant âgé de trois ans, la famille est marquée par un premier grand deuil lié à cette lignée maternelle. Le 4 janvier 1708, sa grand-mère, Yvonne Le Goagueller (ou Le Goagler), s'éteint à Plélo.
Ce décès vient clore un chapitre de l'histoire familiale, celui de la génération des seigneurs du Parisy. L'acte de sépulture témoigne du respect dû à son rang : « Damoiselle Yvonne Le Goagler damoiselle de Boismorin a esté enterrée dans Saint-Gilles le quatrième janvier mil sept cens huit ». Pour le jeune Antoine François, c'est l'un des premiers liens avec cette noblesse de terre qui disparaît, laissant derrière elle le souvenir prestigieux de la dame de Boismorin.
Peu après ce deuil, alors qu'il n'a que 4 ans, Antoine François traverse le "Grand hiver" du 6 janvier 1709. Cette vague de froid intense, qui fait chuter le thermomètre jusqu'à -23°C à Paris, engendre une famine et une mortalité élevée dont le jeune garçon est témoin.
Les années suivantes sont marquées par les soubresauts de la Grande Histoire. À 8 ans, il voit la France signer le premier Traité d'Utrecht (11 avril 1713) mettant fin à la guerre de Succession d'Espagne, suivi du second traité en juillet 1714. En 1715, à ses 11 ans, la mort de Louis XIV installe Philippe d'Orléans à la Régence, le jeune Louis XV n'ayant que 5 ans.
À l'adolescence, Antoine François vit deux crises majeures : la terrible Peste de Marseille en 1720 et la Banqueroute de Law en octobre de la même année, qui ruine de nombreux épargnants. À 18 ans, le 25 octobre 1722, il assiste à l'avènement de Louis XV, dit "Le Bien-aimé".
C'est dans ce contexte qu'Antoine François choisit de s'engager. Le 19 juillet 1723, à 18 ans, il entame un premier engagement militaire, qu'il renouvelle le 30 juin 1724 au sein de la Compagnie Plantin.
Son parcours prend alors une dimension internationale. En 1724 le destin d'Antoine François Chevalier bascule lorsqu'il quitte les côtes françaises pour l'Océan Indien. Pour ce faire, il embarque sur la Sirène, un bâtiment emblématique de la Compagnie des Indes.
Les caractéristiques de ce navire, sur lequel il passe de longs mois entre 1724 et 1726, témoignent de la rudesse et de l'importance de l'expédition :
Type de navire : Une frégate, construite à Hambourg vers 1719.
Puissance de feu : Armée de 32 canons, une nécessité pour protéger les marchandises précieuses contre la piraterie et les flottes ennemies.
Dimensions : Un navire de 450 tonneaux.
Équipage : 123 hommes sous le commandement du Chevalier d'Albert.
Cette frégate n'est pas un simple transport de passagers, c'est une véritable machine de guerre et de commerce lancée dans une campagne colossale reliant Lorient, Cadix, les Indes, les Mascareignes, Sainte-Hélène et la Martinique.
Les archives de la Mémoire des Hommes indiquent qu'il est resté au service de la Compagnie des Indes à Chandernagor, en Inde, jusqu'au 16 décembre 1725.
Cependant, son périple ne s'arrête pas sur les rives du Gange. Vers la fin de cette même année 1725, Antoine François Chevalier quitte les comptoirs indiens pour une nouvelle terre d'exil : l'île Bourbon (actuelle île de la Réunion). À environ 21 ans, ce fils de perruquier breton, héritier d'une lignée d'écuyers, s'installe définitivement dans cet avant-poste de l'Océan Indien pour y poursuivre son existence.
Une fois installé à l'île Bourbon, Antoine François Chevalier s'insère dans l'économie coloniale de l'époque, comme en témoignent les archives judiciaires du Conseil Supérieur. Un arrêt daté du 22 octobre 1734, rendu à Saint-Paul, met en lumière ses activités de propriétaire et ses engagements financiers.
Cet acte juridique fait suite à une transaction importante survenue au mois de juin précédent. Antoine François Chevalier avait acquis auprès de M. François Dusart de la Salle, Conseiller au Conseil Supérieur : Trois morceaux de terre ; Un groupe d'esclaves attachés à ces fonds.
Le litige porté devant le Conseil précise les conditions de cette vente, dont le montant s'élève à quatre mille piastres. Le Sr. Dusart, craignant pour sa créance, demandait que les esclaves soient déclarés "joints au fonds" (attachés à la terre) et qu'il soit défendu à Chevalier de les vendre sans son consentement.
L'arrêt du Conseil acte la déclaration d'Antoine François Chevalier : ce dernier accepte que, s'il venait à vendre une partie de ces esclaves, le prix en soit directement payé au Sr. Dusart en déduction de sa dette de quatre mille piastres. Le Conseil ordonne ainsi qu'en cas de vente, Chevalier sera tenu d'en donner avis à son créancier et de lui faire cession du prix de vente. Sur les autres demandes, le sieur Chevalier est mis hors de cour et de procès, les dépens étant compensés.
Ce document de 1734 confirme qu'environ dix ans après son départ de Bretagne et son passage par les Indes, Antoine François Chevalier est désormais un habitant établi à Saint-Paul, gérant des terres et des contrats d'envergure.
Peu de temps après avoir consolidé sa situation de propriétaire terrien, Antoine François Chevalier franchit une nouvelle étape de sa vie d'habitant. Le 18 mai 1735, à l'âge de 30 ans, il s'unit par les liens du mariage avec Thérèse Bellon, une créole de la colonie.
La cérémonie se déroule à Saint-Pierre, au sud de l'île de La Réunion. Cette union marque l'ancrage définitif d'Antoine François dans la société coloniale bourbonnaise. Par ce mariage, il fonde une famille qui comptera neuf enfants, assurant ainsi la pérennité de son nom sur l'île.
Désormais chef de famille et propriétaire établi, Antoine François Chevalier s'inscrit pleinement dans le paysage social et économique de Bourbon, loin de sa Bretagne natale, mais fort d'une descendance qui portera son héritage à travers les générations.
À peine quelques semaines après son mariage, les affaires foncières d'Antoine François Chevalier reviennent devant la justice. Le 4 juin 1735, un nouvel arrêt est rendu en faveur du Sieur Dusart contre Antoine Chevalier concernant les modalités de paiement de son acquisition.
Cet acte apporte des précisions géographiques essentielles sur son patrimoine : l'habitation acquise le 1er juin 1734 pour la somme de 4 000 piastres est située à l'Hermitage. La vente comprenait également diverses « choses mobilières » mentionnées au contrat initial passé devant le notaire Brenier.
Par cet arrêt, Antoine Chevalier est condamné à payer à François Dusart de La Salle (agissant également comme notaire) et à Jean-Baptiste Grignon, marchand à Paris, la somme de 666 piastres et 48 sols. Ce montant correspond au sixième et premier paiement effectif de la dette globale. Ce document souligne la réalité matérielle de son établissement à Bourbon : un propriétaire engagé dans le développement d'une exploitation à l'Hermitage, gérant des remboursements contractuels importants auprès de notables locaux et de négociants parisiens.
L'année 1736 marque un tournant dans la gestion des affaires d'Antoine François Chevalier, entre ventes de parcelles et rappels à l'ordre judiciaires.
Un acte notarié de cette année-là nous offre une description très précise d'un emplacement possédé par Chevalier à Saint-Paul. Il s'agit d'un terrain de 348 pieds de large, stratégiquement situé :
Borné par la mer en bas et par le terrain de Lambillon en haut.
Voisin des propriétés d'André Morel et de Sornay.
Comprenant une case de bois rond de 12 pieds sur 8, dotée d'une porte et d'une fenêtre.
Cet emplacement est vendu au Sieur Anne-Bernard de Fortia, capitaine des troupes, pour la somme de 100 piastres (dont 50 pour l'emplacement seul). Cette transaction montre qu'Antoine Chevalier est alors un acteur actif du marché foncier de Saint-Paul.
Cependant, la pression de sa dette initiale envers le Sieur Dusart de la Salle s'accentue. Le 11 juin 1736, le Conseil Supérieur rend un nouvel arrêt à l'encontre de Chevalier. Ce document récapitule l'ampleur de l'acquisition de 1734 au quartier de l'Hermitage :
Trois morceaux de terre avec cases, bâtiments, outils et meubles d'exploitation.
Un total de 18 esclaves (grands et petits, mâles et femelles).
Un prix de vente de 4 000 piastres d'Espagne, payable en six échéances égales.
Par cet arrêt, Antoine Chevalier est condamné au paiement des deux premiers termes échus. La sentence est assortie d'une clause de déchéance sévère : à défaut de paiement, le vendeur, M. Dusart, rentrera en possession de l'intégralité des héritages, meubles et immeubles vendus. Cette période révèle ainsi la fragilité de son établissement, alors qu'il tente de maintenir son domaine face aux lourdes obligations financières de l'époque.
Parallèlement à la gestion de ses terres et de ses obligations financières à Saint-Paul, la famille d'Antoine François Chevalier continue de s'agrandir, marquant l'ancrage de la lignée sur les différentes côtes de l'île.
Le 7 août 1736, alors qu'il est âgé de 31 ans, la joie entre au foyer avec la naissance de sa fille : Thérèse Suzanne Chevalier, qui est mon aïeule.
Fait notable, cette naissance est enregistrée à Sainte-Suzanne, dans le nord de l'île, ce qui témoigne de la mobilité ou des attaches de la famille au-delà de leur quartier de résidence habituel. Cette enfant, née au cœur de l'hiver austral, vient renforcer le clan des Chevalier-Bellon et représente une nouvelle génération née sur le sol de Bourbon, loin des racines bretonnes de Châtelaudren.
Alors que les procédures judiciaires avec le Sieur Dusart soulignent les défis matériels de l'époque, la venue au monde de mon aïeule Thérèse Suzanne symbolise la continuité et l'espoir d'une famille désormais indissociable de l'histoire de l'île.
Quelques années après la naissance de mon aïeule Thérèse Suzanne, nous retrouvons Antoine François Chevalier non plus seulement comme habitant terrien, mais aussi comme associé dans une affaire de négoce. Un arrêt du Conseil Supérieur du 31 octobre 1744 apporte un éclairage cru sur ses activités commerciales au quartier de Sainte-Marie.
Le litige l'oppose à Antoine Duval, dit Villeneuve, demeurant à Saint-Denis. Les deux hommes avaient créé une société pour la vente d'eau-de-vie et de marchandises diverses. Par cet arrêt, le Conseil ordonne la résiliation de leur société et condamne lourdement Chevalier :
Il est sommé de rendre compte d'une somme totale de 745 piastres (incluant le prix d'achat des eaux-de-vie et la part des profits revenant à Duval).
Après déduction des paiements déjà effectués et de la moitié du loyer de la case servant au stockage, le reliquat à payer s'élève à 254 piastres, 4 réaux, 2 fanons et 3 deniers.
Le jugement est sévère : il mentionne une « mauvaise foi résultant de faux en écriture, prouvés, sur ses états de vente ».
En plus de la somme d'argent, Antoine Chevalier est condamné à restituer à Duval un inventaire hétéroclite de marchandises qui témoigne de la nature de leur commerce de l'époque : 11 vestes peintes, 21 chemises de toile blanche, 30 bâtons de cire d'Espagne, 8 douzaines de peignes, 28 colliers, 5 croix d'argent, 6 pièces de mouchoirs bleus, ainsi que des marmites et casseroles.
Cet événement de 1744 montre un Antoine François Chevalier désormais installé à Sainte-Marie, aux prises avec les difficultés et les risques du commerce colonial, une période de tensions qui précède les dernières années de sa vie.
L'année 1745 ne semble pas apporter de répit à Antoine François Chevalier. Le 17 juillet 1745, il est cité dans deux affaires distinctes devant le Conseil Supérieur, illustrant la complexité de sa vie d'habitant à Sainte-Marie.
La première affaire est d'ordre financier. Nicolas Lacroix, sergent militaire en garnison, réclame le paiement de diverses sommes dues par plusieurs particuliers. Concernant Antoine Chevalier, le Conseil lui ordonne de se "purger par serment" devant le Sieur Dusart de La Salle (son ancien créancier de l'Hermitage nommé ici comme expert) au sujet d'une somme de 10 piastres pour des marchandises fournies par un certain Jean-Baptiste Jacquet.
Le même jour, un second litige, beaucoup plus sérieux, concerne des limites territoriales. Claude Pottin et Alexis Loret, habitants du quartier Saint-Pierre, déposent une requête contre Antoine Chevalier et Jacques Ethève. Les plaignants accusent Chevalier et Ethève d'avoir déplacé les bornes anciennes de leurs terrains situés entre la Ravine des Cafres et celle de l'Ance.
Le témoignage des demandeurs est accablant : ils affirment que ce nouveau bornage empiète sur leurs terres, allant jusqu'à les déposséder d'une "argamasse" (un mortier ou bassin), de bâtiments et même d'un champ de canne à sucre que les défendeurs auraient commencé à arracher pour leur propre usage. Face à ces accusations de spoliation, le Conseil ordonne une expertise sur place. Des arbitres et experts sont chargés de constater et de reconnaître les premières et anciennes bornes en présence de toutes les parties afin de dresser un procès-verbal et de rendre justice.
Ces documents dépeignent un Antoine François Chevalier au tempérament affirmé, n'hésitant pas à s'opposer à ses voisins pour l'exploitation des terres de l'île, quitte à provoquer l'intervention directe des autorités coloniales.
L'année suivante, les rôles s'inversent devant le Conseil Supérieur. Le 12 février 1746, c'est Antoine François Chevalier qui occupe la place de demandeur dans un litige l'opposant à un autre habitant, Nicolas Hébert.
Ce conflit porte sur le non-respect d'un bail sous seing privé passé le 27 novembre 1743. Chevalier, estimant que son locataire ne remplit pas ses obligations, demande la résiliation du contrat ainsi que le paiement de 96 livres et 9 sols pour deux années de ferme échues.
La défense de Nicolas Hébert, consignée dans l'arrêt, nous plonge dans le quotidien très concret de l'exploitation de l'époque. Pour justifier son retard, Hébert argue que Chevalier n'a jamais envoyé chercher le « sac de patates par semaine » qu'il s'était réservé dans le contrat. Il réfute également les accusations concernant le bétail, affirmant avoir proposé au demandeur un petit cochon pour rendre compte du produit de deux truies et d'un verrat, et assure que le champ de canne à sucre n'a pas été détruit.
Malgré ces arguments, le Conseil tranche en faveur de mon ancêtre. Le défendeur est condamné à payer à Antoine Chevalier la somme de 96 livres et 9 sols, correspondant au reliquat des deux années de fermage du terrain.
Cet épisode de 1746 illustre la vigilance d'Antoine François Chevalier dans la gestion de ses terres et de ses revenus. Qu'il s'agisse de numéraire ou de denrées alimentaires (comme les patates ou le bétail), il veille scrupuleusement au respect des contrats signés pour faire fructifier son patrimoine à Bourbon.
L'année 1747 se referme pour Antoine François Chevalier sur deux affaires contrastées devant le Conseil Supérieur, illustrant une fois de plus la complexité de ses relations contractuelles et commerciales à Sainte-Marie.
Le 4 novembre 1747, un arrêt est rendu en faveur de Louis Paulet. Ce dernier reproche à Chevalier (ainsi qu'à son associé Duval) de ne plus payer le loyer d'un emplacement à Sainte-Marie depuis deux ans. Plus grave encore, Paulet accuse Antoine Chevalier d'avoir dégradé les lieux à l'expiration de son bail : enlèvement du plancher d'une maison, déplacement d'un magasin de bois rond sur piliers et "démeublement" total du site.
Bien que Chevalier se défende en affirmant que ses moyens ne lui permettent plus de garder l'emplacement et que les bâtiments ne sont pas délabrés, le Conseil le condamne lourdement. Il doit non seulement payer les termes de loyer échus, mais aussi rétablir les bâtiments et magasins dans l'état exact où ils se trouvaient lors de la signature du bail en 1743, le tout aux dires d'experts.
Cependant, le 31 décembre 1747, Antoine Chevalier finit l'année en position de demandeur. Il obtient gain de cause contre la veuve d'Antoine Aubert. Le Conseil condamne cette dernière, défaillante à l'audience, à payer à Chevalier la somme de cinq piastres et six réaux. Ce montant correspond au solde d'un billet souscrit par le défunt Antoine Aubert en juillet 1745.
Ces deux documents montrent un homme pris dans un étau financier : d'un côté, il doit faire face à des condamnations pour des loyers impayés et des remises en état coûteuses, tandis que de l'autre, il s'efforce de recouvrer ses propres créances auprès d'autres habitants de l'île.
Après les tensions de l'année précédente, Antoine François Chevalier entame l'année 1748 avec la ferme intention de régulariser ses comptes. Il multiplie les procédures contre ses débiteurs, obtenant plusieurs succès devant le Conseil Supérieur.
Le 27 avril 1748, il obtient une victoire notable contre un personnage de rang : Yves-Marie Dutrévou, écuyer et ancien greffier du Conseil. Ce dernier est condamné à payer à Chevalier la somme de 80 piastres, ainsi que les intérêts, conformément à une lettre de change qu'il avait rédigée en février de la même année.
Cette dynamique de recouvrement se poursuit quelques semaines plus tard. Lors de la séance du 15 mai 1748, Antoine Chevalier fait condamner deux artisans pour des billets impayés
Jean Lécureux, menuisier sur l'île, est sommé de lui verser 8 piastres, 6 réaux et 1 fanon pour un billet datant de février 1747.
Pierre Vimont, tailleur d'habits, est condamné à lui payer 6 piastres pour un billet "payable à volonté" souscrit en janvier précédent.
Ces trois arrêts, rendus par défaut contre des débiteurs non comparants, révèlent un Antoine François Chevalier très actif dans le tissu économique local de Sainte-Marie. Loin de se laisser décourager par ses propres condamnations passées, il défend rigoureusement ses intérêts financiers, n'hésitant pas à poursuivre aussi bien des artisans que d'anciens officiers de justice pour assurer la stabilité de son foyer et de son exploitation.
L'année 1749 s'inscrit dans la continuité des efforts d'Antoine François Chevalier pour assainir ses affaires. Le 19 avril 1749, il obtient deux nouveaux arrêts en sa faveur contre des débiteurs du quartier de Sainte-Marie.
Le premier arrêt concerne la veuve Tessier. Le Conseil la condamne à payer à Chevalier la somme de huit piastres, reliquat d'un billet daté de juillet 1744.
Le second arrêt, rendu le même jour, vise le nommé Jean-Baptiste Jacquet. Ce dernier est condamné à lui verser douze piastres pour un billet souscrit en octobre 1743. Comme dans les affaires précédentes, ces débiteurs ne s'étant pas présentés à l'audience, les condamnations sont prononcées par défaut.
Toutefois, cette même séance du 19 avril 1749 rappelle à Antoine Chevalier les engagements de ses premières années sur l'île. Le Sieur Dusart de la Salle, son créancier historique pour l'habitation de l'Hermitage à Saint-Paul, intervient à nouveau. Dusart demande que Chevalier soit condamné à payer les intérêts des termes échus de la vente de 1734. Chevalier tente de s'y opposer, arguant qu'il a déjà été condamné par de précédents arrêts. Le Conseil ordonne alors une mise à jour des comptes : Chevalier doit fournir sous huitaine un état certifié de ce qu'il a payé, afin de régler définitivement la question des intérêts.
Enfin, le 31 mai 1749, un dernier acte judiciaire vient préciser la situation de son patrimoine foncier. Le Conseil Supérieur ordonne que les héritiers de feu Jean-Baptiste Grignon (marchand à Paris et associé de Dusart) soient mis en possession des « héritages et esclaves » situés à Saint-Paul, que Chevalier leur avait délaissés suite aux sentences de 1736.
Ces documents de 1749 dressent le portrait d'un homme qui, tout en luttant pour percevoir de petites sommes dues par ses voisins de Sainte-Marie, voit se clore définitivement le chapitre de sa grande acquisition de l'Hermitage. À 45 ans, Antoine François Chevalier semble désormais recentrer ses activités et sa vie sur le quartier de Sainte-Marie, laissant derrière lui les ambitions territoriales de sa jeunesse à Saint-Paul.
L'année 1750 marque la dernière période d'activité judiciaire intense pour Antoine François Chevalier. Bien que les grands domaines de l'Hermitage soient désormais derrière lui, il continue de gérer ses affaires à Sainte-Marie avec une vigilance de chaque instant, ne laissant passer aucune dette, aussi modeste soit-elle.
Le 16 mai 1750, il obtient gain de cause contre Pierre Caron, habitant de Sainte-Marie, qui est condamné à lui payer huit piastres pour un billet datant de septembre 1746. Quelques mois plus tard, le 26 septembre 1750, c'est au tour de Nicolas Hébert d'être condamné à lui verser douze piastres et six réaux pour le solde d'un billet de 1748.
L'automne 1750 voit Chevalier s'attaquer à des litiges plus complexes. Le 4 novembre, il obtient la condamnation de Mathieu Frémont au paiement de neuf piastres pour un reliquat de billet. Mais l'affaire la plus significative de cette fin d'année se joue le 19 novembre 1750. Antoine Chevalier s'oppose alors au Sieur de la Prade, au sujet de l'exécution d'un précédent arrêt concernant une somme de sept piastres et deux réaux.
Le Sieur de la Prade contestait la saisie d'un esclave nommé Jupiter (appartenant à un tiers, le nommé "L'Éveillé") pour couvrir la dette. Le Conseil, après examen, donne raison à Chevalier et ordonne que la somme lui soit payée sur le prix de la vente de l'esclave, tout en condamnant de la Prade aux dépens.
Ces derniers actes de 1750 dépeignent un homme qui, jusqu'à l'aube de ses 47 ans, n'a rien perdu de sa ténacité. Qu'il s'agisse de billets à ordre non honorés ou de procédures de saisie complexes, Antoine François Chevalier aura passé une grande partie de sa vie d'adulte devant les tribunaux de l'île, luttant pied à pied pour bâtir et protéger le patrimoine de sa famille.
Après des années passées à consolider son patrimoine et à défendre ses intérêts devant les tribunaux, Antoine François Chevalier vit ses derniers moments de transition familiale au début de l'année 1752.
Le 15 février 1752, à l'âge de 47 ans, il assiste au mariage de sa fille, mon aïeule Thérèse Suzanne Chevalier, à Sainte-Marie. Elle s'unit à Yves Le Bègue, un breton, scellant ainsi l'avenir de la lignée sur cette terre d'accueil. Ce mariage, célébré dans le quartier où Antoine a fini par fixer ses affaires, marque l'aboutissement social de son parcours d'exilé.
C'est dans cette même paroisse de Sainte-Marie, seulement deux semaines après avoir vu sa fille s'établir, qu'Antoine François Chevalier s'éteint. Il décède le 29 février 1752, en cette année bissextile, à l'âge de 47 ans.
Il laisse derrière lui le souvenir d'un destin singulier et acharné : celui d'un fils de perruquier breton, héritier d'une noblesse déclinante, qui aura traversé les océans pour devenir un "habitant" influent de l'île Bourbon. Mais ce portrait ne serait pas complet sans rappeler la part d'ombre de sa réussite : comme en témoignent les nombreux arrêts de justice évoquant ses terres de l'Hermitage ou de Sainte-Marie, son établissement et sa fortune reposaient sur l'exploitation et la possession d'esclaves, rouages indispensables et tragiques du système dont il a su tirer profit.
Sources :
AD 22 & 974
ANOM
Cercle Généalogie Bourbon
Site Robert Bousquet
Voyage de M. le chevalier d'Albert dans les Indes orientales pendant les années 1724-1726 - GALLICA - (Voyage du navire la Sirène où se trouvait CHEVALIER Antoine entre 1724 - 1726.)












