
À TOI, ANNE MOUSSE, EN CE JOUR DE MÉMOIRE
#RDVAncestral : La règle du jeu est la suivante : je me transporte dans son époque et je rencontre un ascendant ou collatéral.
20 décembre. L'air est doux, chargé de sel et de souvenirs. Aujourd'hui, des siècles plus tard, ce jour est devenu pour nous, Réunionnais, un jour de mémoire et de fierté : le jour de l'abolition de l'esclavage (la Fèt Kaf). Mais en ce matin d'un autre temps, je marche sur la terre de Saint-Paul pour rencontrer une femme dont la force et le nom traversent les générations : Anne Mousse.
Je longe un chemin bordé de manguiers. Là, devant une petite case en bois, une femme d'une soixantaine d'années, droite malgré les années, vêtue d'une jupe longue et d'un fichu clair. Elle me fixe de ses yeux noirs, curieuse et tranquille.
Je m'avance, la gorge serrée :
— Anne… Anne Mousse ?
Elle esquisse un sourire.
— Oui, c'est moi. Viens, approche… Qui es-tu, toi qui viens de si loin ?
— Je suis… Christiane l'une de vos descendantes. Je viens d'un temps où votre nom et votre courage sont encore vivants dans nos cœurs. Aujourd'hui, en ce 20 décembre, nous célébrons la liberté pour laquelle vous et tant d'autres avez tant souffert. Ce jour est celui de l'abolition de l'esclavage, la Fèt Kaf. Je suis venue vous dire merci.
Elle fronce légèrement les sourcils, comme pour comprendre, puis sourit tristement.
— Abolition… Fèt Kaf... Liberté… Comme j'aurais voulu voir ça. À mon époque, nous n'étions pas libres. Je suis née ici, à Saint-Paul, en 1668. On m'a baptisée quelques mois plus tard… Mon parrain était Estienne Regnault, le premier gouverneur. Ma marraine, Anne Randranave. Et moi, j'étais juste la fille de deux esclaves de Madagascar, Jean Mousso et Marie Caze. La première enfant née ici… et pourtant toujours attachée aux chaînes invisibles des maîtres.
Elle ferme les yeux un instant, puis reprend, d'une voix fière :
— Mais dans mon cœur, j'étais libre. Et je l'ai montré. On disait qu'une fille comme moi ne pouvait pas épouser un Blanc. Mais j'ai choisi Noël Tessier, un Breton. On nous a interdit. On nous a menacés. Mais on s'est mariés quand même. On a eu huit enfants. C'est eux qui ont continué ma lignée… Ta lignée.
Je souris malgré moi, impressionné.
— Oui… vos filles, Rose et Jeanne, sont mes ancêtres. Sans vous, je ne serais pas là aujourd'hui. Vous avez bravé les interdits et ouvert le chemin pour nous tous.
Elle penche légèrement la tête.
— Braver les interdits… C'était tout ce que nous pouvions faire pour garder la tête haute. Après Noël, j'ai épousé Domingue Ferrère, un Portugais. Avec lui, on a construit la Chapelle Blanche à Sainte-Marie. J'aurais voulu voir naître la paroisse entière… mais le Bon Dieu ne m'a pas laissée aller jusque-là. Je suis partie en 1733, à Saint-Denis. Mais je savais que mes enfants continueraient.
Je lui prends la main, ému.
— Et ils ont continué. Vos descendants ont bâti cette paroisse. Et aujourd'hui, Sainte-Marie porte votre nom sur une place. Le 10 avril dernier, on a inauguré votre statue. Des centaines de vos petits-enfants, arrière-petits-enfants étaient là pour vous rendre hommage. Parce que vous êtes la grand-mère d'une partie de l'île, et un symbole pour nous tous.
Ses yeux brillent. Sa voix tremble légèrement quand elle murmure :
— Alors… mon nom ne sera pas oublié ? Même si le nom de ma famille a disparu de l'arbre ?
— Non. On se souviendra toujours. Aujourd'hui encore, chaque 20 décembre, nous nous souvenons des chaînes que vous avez dû porter… et du courage que vous avez eu. Ce jour est devenu notre jour de liberté. Notre jour de dignité. Grâce à vous et à ceux qui ont tenu bon.
Elle se tait, ses doigts serrés autour des miens. Puis elle dit, plus fort :
— Dis-le à tous ceux qui viendront après moi : la liberté se mérite, elle se défend, elle se gagne. Et elle ne se gaspille pas.
Je sens déjà le vent tourner, la lumière du jour changer. Le chemin du retour m'appelle. Je me lève, le cœur lourd et fier à la fois.
— Merci, Anne… Grand-mère. Merci pour tout.
Elle sourit une dernière fois, pleine de tendresse et de force.
— Va maintenant. Porte ma mémoire. Et marche toujours la tête haute.
Le vent emporte ses mots, les filaos frémissent. Quand je rouvre les yeux, elle n'est plus là. Mais en moi brûle encore sa voix.
En ce 20 décembre, nous marchons libres grâce à ceux qui ont osé relever la tête. Merci Anne, merci à mes ancêtres. Je me souviens d'elle. D'eux. De nous.
Et je lui rends hommage.
Bonne Fèt Kaf à zot toute !


